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EMBOUTEILLAGES AVANT L’IFTAR : Dakar à bout de souffle

Coincés dans des bus pleins comme des œufs, les passagers, éprouvés par la faim et la chaleur, laissent éclater leur frustration à l’approche de la rupture du jeûne.

En ce mois béni de Ramadan, le transport en commun à Dakar se transforme en véritable parcours du combattant. Surchargés, englués dans des embouteillages monstres à l’approche de l’iftar, les bus Tata (AFTU), les Car Rapide, les Ndiaga Ndiaye et les Dakar Dem Dikk peinent à contenir la foule pressée de rentrer chez elle avant la rupture du jeûne. Fatigue, longues attentes et chaleur accablante aggravent les tensions.

Durant le Ramadan, le phénomène est récurrent : la faim et la soif mettent les nerfs à vif. Il suffit d’un geste mal interprété pour que les voix s’élèvent.

Une cocotte-minute roulante

En cette fin d’après-midi du lundi 2 mars, une chaleur tempérée s’abat sur Dakar, avec un fin voile de poussière. À l’arrêt de Grand Mbao, le bus Tata de la ligne 44, en direction de Ouakam, arrive déjà bondé. Les portières s’ouvrent dans un soupir métallique. Malgré l’évidence – il n’y a plus un centimètre libre – plusieurs passagers tentent encore de se faufiler.

L’objectif est simple. Que la rupture du jeûne les trouve chez eux.À l’intérieur, les corps sont serrés les uns contre les autres. Les sacs sont coincés entre deux épaules, les bras levés s’agrippent à des barres métalliques brûlantes. Le moteur gronde, avance de quelques mètres… puis s’immobilise aussitôt. Dehors, l’embouteillage est total.

Les klaxons éclatent de tous côtés, stridents, impatients. À travers les vitres poussiéreuses, une file interminable de véhicules figés tremble sous la chaleur de l’asphalte. Le bus n’avance plus. Il halète.L’air devient rare, saturé d’odeurs mêlées de sueur et de carburant. Une femme évente son bébé avec un coin de foulard.

Un étudiant, sac plaqué contre la poitrine, consulte sa montre toutes les trente secondes. Un vieil homme, en tenue traditionnelle blanche, chapelet à la main, cheveux grisonnants et silhouette frêle, laisse échapper d’une voix lasse :« Chaque jour, c’est la même chose.

L’État doit augmenter le nombre de bus, surtout dans la banlieue ».À ces mots, les premières voix s’élèvent.- Chauffeur, avancez un peu !- On va être en retard !- Ouvrez les fenêtres !Mais les fenêtres sont déjà ouvertes, ne laissant entrer que le bruit et la poussière. Crispé sur son volant, le chauffeur jette un regard fatigué dans le rétroviseur. Il n’y peut rien : devant lui, un mur de tôles et de pare-chocs.Un freinage brusque secoue la masse compacte.

Les passagers tanguent comme une vague humaine. Au fond du bus, une dispute éclate. Quelqu’un accuse son voisin de l’avoir poussé. L’autre réplique qu’il n’a même pas la place de respirer. Les mots deviennent plus tranchants, puis se noient dans le vacarme.

Le bus, plein comme un œuf, devient une véritable cocotte-minute. Chaque minute d’immobilité pèse plus lourd que la précédente.

Entre Castor et l’Avenue Bourguiba, la ville à l’arrêt

Sur le tronçon de l’École normale à Castor, la circulation est particulièrement dense. Beaucoup ont quitté leur travail dès 15h30 ou 16h pour espérer devancer l’embouteillage. Mais aux arrêts, la foule s’entasse, se mêlant aux Ndiaga Ndiaye déjà surchargés.

Plus loin, un embouteillage massif bloque l’Avenue Bourguiba. Une marée de pare-chocs immobiles s’étend à perte de vue. Le moteur tourne au ralenti, comme un animal épuisé. L’air est chaud, épais, presque irrespirable.

Les premières réactions restent contenues : des soupirs, des regards vers la montre. « Pas aujourd’hui… pas maintenant… », murmure un homme. Les minutes passent. Une femme, serrant son sac contre elle, lance : « Chauffeur, vous ne pouvez pas prendre un autre chemin ? ».

Sans se retourner, le conducteur répond : « Regardez devant, madame… tout est bloqué. »Au fond, un jeune homme hausse le ton :« On va rater la rupture à cause de ça ! ».Un autre réplique sèchement : « Comme si c’était la faute du chauffeur ! ».

Les corps comprimés semblent plus lourds encore. Une bousculade involontaire devient source d’irritation. Les voix se durcissent.Le rappel à la patienceDans ce huis clos étouffant, l’effet du Ramadan se fait sentir. Les ventres sont creusés depuis l’aube, les gorges sèches, les visages tirés. Ceux qui, en temps normal, garderaient le silence répondent. Ceux qui auraient ignoré une poussée s’irritent.

Un homme plus âgé intervient, d’une voix étonnamment posée : « Nous jeûnons aussi avec nos comportements. Un peu de patience… il ne reste plus beaucoup de temps ».

Ses paroles flottent un instant dans l’air chaud. Certains baissent les yeux. D’autres continuent de marmonner. Puis, imperceptiblement, la file avance de quelques mètres. Un frémissement d’espoir parcourt l’habitacle.

Au niveau du Stade Demba Diop, A. Diaw, assis dans le bus 58 Tata, raconte une scène vécue au troisième jour du Ramadan. « À cause des surcharges, deux hommes ont failli en venir aux mains », narre-t-il.La tension ne disparaît pas totalement, mais elle se transforme. Le soleil commence à décliner à l’horizon.

Les regards se tournent vers le ciel qui s’adoucit lentement. Dans quelques minutes, l’appel à la prière résonnera dans la ville. Dans ce bus qui avance à pas de tortue depuis bien trop longtemps, chacun attend ce moment avec un mélange d’impatience, d’épuisement et de foi silencieuse.

Lamine DIEDHIOU & Adama AIDARA