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RAMADAN ET SPORT: Sous le soleil, la foi défie le chrono

Au Sénégal, le Ramadan ne se vit ni sous les projecteurs flamboyants ni dans la fraîcheur des soirées européennes ou asiatiques. Ici, il s’écrit sous la chaleur sèche de mars, sur des pelouses cabossées et dans des stades souvent mal éclairés. Entre foi intime et exigence de performance, les joueurs du championnat local tracent leur propre ligne de crête.

Jeûner ou différer ? La décision appartient à chacun. Mais le soleil, lui, ne négocie pas.On ne devient pas Karim Benzema par la seule force de la foi. Quand l’ancien buteur du Real Madrid semblait se sublimer pendant le mois sacré, les pelouses espagnoles brillaient sous des projecteurs éclatants. Au Sénégal, le décor est tout autre : soleil vertical, terrains râpés, éclairages défaillants.

Ici, le Ramadan se conjugue à l’effort brut. Il représente un défi physique et mental pour les footballeurs et, plus largement, pour les sportifs de haut niveau.

Sous 35 degrés, l’effort à sec

Dimanche 22 février, 16e journée de Ligue 1. Il est un peu plus de 16 heures. Le stade Djaguily Bakhayoko de Grand-Yoff étouffe sous la chaleur. Elle colle aux maillots, ralentit les pas, brûle les poumons. Dans les tribunes, on s’évente avec des programmes froissés.Au coup d’envoi du choc entre US Gorée et Teungueth FC, le thermomètre tutoie les 35 degrés.

À l’ombre, les zones de répit sont rares. Sur le terrain, ça cogne, ça sprinte, ça se relève. Au terme de 90 minutes âpres, les Rufisquois s’imposent (1-0) et reviennent à hauteur des Insulaires (27 points). Mais derrière le résultat, une autre réalité s’impose : celle des organismes mis à l’épreuve du Ramadan.Sur la pelouse, certains ont jeûné. Beaucoup ont différé.

Au pays de la Téranga, ils ne sont pas nombreux à observer le jeûne les jours de match. Aucune consigne écrite, aucun interdit formel. La décision revient aux joueurs. Mais les exigences du championnat pèsent lourd.Dans plusieurs pays arabes, les rencontres sont programmées en nocturne afin de permettre la rupture du jeûne avant, voire pendant la partie.

Au Sénégal, l’état précaire de l’éclairage dans de nombreux stades rend cette option quasi illusoire. Jouer de nuit relève encore de l’exception. Alors on joue sous le soleil. Et le soleil n’a pas de compassion.

Jeûner ou performer : le choix intime des vestiaires

Vice-capitaine de Teungueth FC, Alassane Ly figure dans le onze-type de la phase aller. Il assume un choix pragmatique : « La performance de haut niveau exige que le joueur soit en pleine possession de ses moyens. Le Ramadan peut peser physiquement. Les jours de match, nous avons décidé, entre nous, de ne pas jeûner pour rester compétitifs ».

Le discours est posé, presque clinique.« La médecine et la diététique ne sont pas encore suffisamment développées dans notre football. Être à jeûne comporte des risques. On préfère assurer », dit l’ancien joueur de la Sonacos, pour qui, chaque athlète doit trouver son propre équilibre entre croyances et exigences professionnelles, en tenant compte de son corps et des réalités du haut niveau.Il poursuit : « Il y a aussi le rythme de vie. Pendant le Ramadan, on dîne tard, on se couche tard. La récupération devient plus difficile. Mais on rend grâce à Dieu. C’est notre foi qui nous permet de tenir ».Alassane veille à son alimentation, privilégie les fruits et soigne son hydratation.

Les entraînements, pour l’instant programmés de 8h à 10h, pourraient évoluer.« Je prends mon ‘kheud’ avant de venir. C’est devenu une habitude. Même si certaines séances sont très dures. C’est là que réside la vraie difficulté », confie-t-il.

L’obstination tranquille

À l’autre bout de Dakar, un ancien capitaine de Ligue 1, toujours en activité dans un club dakarois, livre une autre perspective, sous couvert d’anonymat. « Je suis un adulte. J’assume. Depuis toujours, je jeûne tout le mois, même les jours de match. Ce n’est pas facile, mais si j’avais senti que mes performances baissaient, j’aurais arrêté », explique-t-il.

Il reconnaît les doutes de certains entraîneurs. « Certains étaient sceptiques. Mais j’ai toujours été titulaire. Je n’ai jamais failli. Il faut savoir gérer son corps et être fort mentalement pour relever ce défi », ajoute-t-il.Deux visions, deux rapports à l’effort et à la foi. Le championnat sénégalais, réputé pour sa densité physique, n’épargne personne.

Adapter sans renoncer : les entraîneurs en équilibre

Sur le banc rufisquois, Malick Daf observe. L’ancien coach du Jaraaf, champion la saison passée, connaît les exigences du mois béni. Il dit : « Ce n’est pas un problème. Ramadan et football cohabitent depuis toujours. Même en Europe. On continue à travailler avec la même exigence ».Il nuance toutefois. « Oui, on adapte les horaires. On privilégie souvent l’après-midi. S’entraîner le matin et attendre toute la journée avant la rupture, c’est long. Il faut faciliter la récupération », souligne Daf.

Mais sur le fond, pas de révolution. « Les matchs se jouent normalement. Les joueurs donnent le meilleur. Ça fait partie de la vie », indique-t-il.Musulman pratiquant, il ne tranche pas la question du jeûne les jours de match : « Je n’en parle pas. Je prépare mon équipe. Pour le reste, chacun décide ».

« La différence peut se voir »

À Gorée, le milieu Huchafen Sambou vit également un temps de privation. Chrétien pratiquant, il observe le carême. « Chez nous, c’est un repas par jour. Je m’adapte. Je fais attention à l’hydratation et à la récupération », explique le footballeur.Il note néanmoins que « la différence peut se voir entre un joueur qui jeûne et un autre qui ne jeûne pas. Dans les courses répétées, ça compte ».

Pour l’instant, il se dit prêt. « On a légèrement réduit l’intensité des séances. Ça aide », avoue-t-il.Dans les vestiaires, les discussions restent feutrées. Personne ne juge. La foi demeure une affaire intime. Certains compensent plus tard les jours non jeûnés. D’autres tiennent coûte que coûte. Tous composent avec un calendrier immuable.

Une foi à l’épreuve du réel

Le Ramadan au Sénégal n’a rien d’une parenthèse suspendue. Il s’ancre dans le réel : terrains secs, déplacements contraignants, moyens limités. Loin des pelouses parfaites et des staffs ultra-spécialisés.Ici, le joueur court sous 35 degrés, parfois sans certitude d’une douche froide à la fin. Il gère sa fatigue, sa soif, ses convictions. Il jongle entre spiritualité et pressing haut. N’est pas Benzema qui veut.

Tous ne se transcendent pas sous la contrainte. Mais tous apprennent à composer.Le miracle, au Sénégal, ne se mesure pas seulement en buts inscrits. Il se lit dans ces courses répétées malgré la gorge sèche, dans ces choix assumés loin des polémiques. Au fond, le mois sacré révèle autre chose : la maturité d’un vestiaire capable de respecter les différences, la lucidité d’entraîneurs qui adaptent sans renoncer et la force intérieure de joueurs avançant entre ciel et pelouse.

Sous le soleil implacable de Dakar et partout ailleurs à travers le Sénégal, la foi ne s’oppose pas à la performance. Elle la questionne, la nuance, parfois la sublime. Et quand l’arbitre siffle la fin du match, chacun sait qu’il a joué bien plus qu’un simple résultat : un équilibre fragile entre l’homme, le croyant et le compétiteur.

Fatou DIOUF &Mouhamed DIEDHIOU