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COMMANDEMENT DES ARMÉES-De 1960 à 2023 : le parcours des 16 CEMGA qui ont dirigé la Grande Muette

Soixante-six ans d’histoire, seize chefs, une même mission : servir la Nation. Du premier CEMGA de l’indépendance Amadou Fall, à Mbaye Cissé, les chefs militaires ont marqué l’histoire du commandement des armées sénégalaises. À travers leurs parcours, se dessine l’évolution d’une institution restée fidèle à sa vocation républicaine et à son professionnalisme. Retour sur les visages qui ont façonné l’armée sénégalaise.

Depuis l’indépendance, le Sénégal a connu seize Chefs d’État-major général des armées (CEMGA). Seize officiers généraux qui ont incarné, chacun à leur époque, l’autorité militaire suprême dans un contexte marqué tantôt par la consolidation institutionnelle, tantôt par des tensions politiques ou des engagements internationaux.La photo du général d’armée Mbaye Cissé est désormais accrochée aux côtés de celles de ses prédécesseurs, dans la galerie des chefs militaires qui ont écrit l’histoire du commandement sénégalais. Son départ du commandement nous offre l’opportunité d’une immersion dans cette page d’histoire de la grande muette.

Amadou Fall (1960-1962), le bâtisseur de l’armée nationale

Né le 17 août 1906 à Saint-Louis, Amadou Fall devient le premier CEMGA du Sénégal indépendant. Ancien officier de l’armée française, il participe au débarquement de Provence en 1944, contribuant à la libération du sud de la France.Promu colonel au moment de l’indépendance, il dirige les forces armées sénégalaises de 1960 à 1962. Sa mission : structurer une armée nationale dans un contexte postcolonial encore fragile.

Jean Alfred Diallo, le cumul des pouvoirs (1962-1972)

En 1962, dans un contexte de tensions politiques internes, il est remplacé par le général Jean Alfred Diallo.Durant une décennie, le général Diallo consolide l’appareil militaire. Entre août 1968 et juin 1972, il cumule les fonctions de CEMGA et de Haut Commandant de la Gendarmerie nationale, ses pouvoirs étant renforcés par le président Léopold Sédar Senghor.

Idrissa Fall, le record de longévité (1972-1984)

Le général Idrissa Fall, né le 24 septembre 1932 à Sédhiou, succède à Jean Alfred Diallo. Formé à l’École d’application d’infanterie de Saint-Maixent (France) en 1954, il rejoint l’armée sénégalaise dès 1960.Aide de camp du président Senghor (1960-1962), fondateur et commandant du groupement des commandos (1962-1964), chef du cabinet militaire du chef de l’État, commandant des zones militaires Sud et Nord, il complète sa formation en France avec le Brevet de l’École d’État-major.Nommé CEMGA en 1972, il dirige les armées plus de douze ans (jusqu’en 1984). Un record de longévité dans l’histoire militaire sénégalaise.

Joseph Louis Tavares de Souza et la crise de 1988

Le général Joseph Louis Tavares de Souza prend le relais le 1er juillet 1984. Natif de Ziguinchor, il dirige les armées pendant les « années de braise » marquées par les tensions électorales de 1988.Accusé, avec d’autres officiers dont le colonel Didier Bampassy et l’intendant colonel Oumar Ndiaye, de préparer un coup d’État, il perd son poste après quatre ans de commandement.En 2014, à la suite de la publication des mémoires du président Abdou Diouf évoquant une tentative de putsch, il réplique : « Il n’a jamais été question de coup d’État au Sénégal ».Décédé en 2017 à l’hôpital Aristide Le Dantec, il est inhumé à Ziguinchor. En 2022, la base militaire de Thiès est baptisée en son nom.

Mouhamadou Mansour Seck, « Number One »

En 1988, le général Mouhamadou Mansour Seck devient le premier aviateur à diriger les armées. Premier Sénégalais admis à Saint-Cyr par concours direct, premier diplômé de l’École de l’Air et de l’École supérieure de guerre aérienne, il est aussi le premier pilote à accéder au poste de CEMGA.Après son commandement (1988-1993), il entame une carrière diplomatique aux États-Unis et dans les Caraïbes. Il préside aujourd’hui le Conseil d’administration du Centre des hautes études de défense et de sécurité (CHEDS).

Keita, Cissé et Seck : continuité et mutation

Le général Mouhamadou Lamine Keita (1993-1996) passe le témoin à son camarade de promotion Lamine Cissé (1996-1998).Lamine Cissé, ancien directeur de la sécurité publique lors des événements de 1987-1988, est à l’origine de la création de la zone militaire n°6 de Kolda. Il sera ensuite nommé ministre de l’Intérieur en 1998.Il est remplacé par le général Mamadou Seck (1998-2000), issu du génie militaire et formé à Saint-Cyr.

Babacar Gaye, l’officier onusien

Avec l’alternance de 2000, le général Babacar Gaye devient le premier CEMGA nommé par Abdoulaye Wade. Officier blindé-cavalerie, il participe aux opérations de l’ONU : FUNU/Sinaï (1974-1975), FINUL/Liban (1980-1981), Tempête du désert (1990-1991).Après son commandement (2000-2003), il est nommé à la tête de la MONUC (Mission des Nations-Unies au Congo), puis Conseiller militaire aux opérations de maintien de la paix des Nations-Unies par Ban Ki-moon en 2010.

Papa Khalilou Fall et Abdoulaye Fall

Le général Papa Khalilou Fall (2003-2006), ancien commandant de l’ONUCI en Côte d’Ivoire, est remplacé par le général Abdoulaye Fall (2006-2012).Issu du Prytanée militaire de Saint-Louis et formé à Meknès, Abdoulaye Fall sera ensuite nommé ambassadeur du Sénégal en Chine.

Mamadou Sow, « Nogass »

En 2012, le général Mamadou Sow ouvre une nouvelle ère. Il est le premier officier issu de l’ENOA à devenir CEMGA.Entré en service en 1977, major de la première promotion de l’ENOA, observateur ONU en Ouganda, Irak-Koweït et commandant de secteur à la MONUSCO (Congo), il est réputé pour sa rigueur disciplinaire, ce qui lui vaut le surnom de « Nogass ».

Cheikh Guèye, Birame Diop et Cheikh Wade

Le général Cheikh Guèye prend les commandes de l’armée Sénégalaise en 2017. En 2020, il quitte ses fonctions et est remplacé par le général Birame Diop, qui devient le deuxième aviateur CEMGA. Ancien pilote formé à Marrakech et Montréal, il sera nommé en 2021 conseiller militaire au Département des opérations de paix de l’ONU par António Guterres. Depuis le 5 avril 2024, il est ministre des Forces armées, premier ancien CEMGA à accéder à cette fonction.Le général Cheikh Wade lui succède (2021-2023) avant d’être nommé ambassadeur du Sénégal au Royaume-Uni à la fin de sa mission de CEMGA.

Mbaye Cissé, héritier d’une tradition républicaine

Le 10 avril 2023, le général d’armée Mbaye Cissé, issu de la 8e promotion de l’ENOA, prend le commandement des armées.Son parcours s’inscrit dans la continuité d’une institution réputée pour sa discipline, sa neutralité républicaine et son engagement constant aux côtés des missions internationales. Sa mission s’est achevée ce mercredi 11 février. Pour lui succéder, le président Bassirou Diomaye Faye a promu le Vice-amiral d’Escadre (VAE) Oumar Wade Chef d’état-major général des armées. Il sera donc le 17e CEMGA du nom

Une institution façonnée par 66 ans de commandement

De Saint-Cyr à Meknès, de l’ENOA aux opérations onusiennes, les seize CEMGA ont forgé une armée professionnelle, respectée et stable.Une Grande Muette dont l’histoire épouse celle de la République.

Mamadou Lamine CAMARA