VETUSTE DES INSTALLATIONS, GESTION DECRIEE ET MANQUE DE SOUTIEN PUBLIC: À Faoune, l’unique usine d’huile de sésame du Sénégal étouffe sous le poids des renoncements
Faoune, petite localité rurale du département de Bounkiling, dans la région naturelle de la Casamance, abrite un paradoxe économique criant : un outil industriel stratégique, porteur d’emplois et de valeur ajoutée, laissé à l’abandon depuis près de vingt ans. L’usine de transformation de sésame de la coopérative AAJAC COLUFIFA – longtemps présentée comme un modèle de développement endogène – illustre aujourd’hui les fragilités structurelles de l’industrialisation agricole au Sénégal.
Implantée au début des années 1980 grâce au Projet de développement rural intégral de la Moyenne Casamance (PRIMOCA), en partenariat avec l’AAJAC, l’usine de Faoune avait une ambition claire : transformer localement le sésame, créer des emplois ruraux, freiner l’exode des jeunes et substituer l’importation d’huiles végétales par une production nationale de qualité.Avec une capacité théorique de 1 700 tonnes par an, l’unité était dimensionnée pour absorber la production régionale et stimuler l’extension de la culture du sésame, alternative rentable à l’arachide.
À l’époque, l’initiative avait suscité un véritable engouement. Des dizaines d’emplois directs et indirects avaient vu le jour, tandis que les producteurs trouvaient enfin un débouché structuré et sécurisé.
Libéralisation et marginalisation de l’outil local
Mais l’ouverture du marché et la mondialisation ont progressivement fragilisé l’édifice. À partir des années 1990, des exportateurs étrangers – asiatiques et occidentaux notamment – ont investi massivement la filière, achetant les graines brutes à des prix plus attractifs pour l’exportation. « Le sésame est devenu un produit phare à l’international. Les acheteurs viennent directement dans les villages », explique Yaya Ba, représentant commercial de la coopérative.
Cette dynamique a privé l’usine de sa matière première. Incapable de s’aligner sur les prix de l’export, l’AAJAC a vu les volumes chuter, jusqu’à l’arrêt quasi total de l’activité industrielle. La conséquence directe a été une inflation spectaculaire du prix du sésame. De 250 à 300 FCFA le kilogramme, il est monté jusqu’à 500 FCFA. Dans la foulée, le litre d’huile de sésame a atteint 3 000 à 3 500 FCFA, un niveau prohibitif pour des ménages ruraux au pouvoir d’achat limité.
« Nous avons essayé de proposer des solutions intermédiaires, comme la transformation à façon pour les producteurs, confie Yaya Ba. Mais face aux urgences quotidiennes, beaucoup préfèrent vendre la graine et acheter une huile moins chère, parfois importée ou de qualité inférieure ».
Un retournement du marché… sans effet local
Fait inédit, le prix du sésame est retombé récemment à 350 FCFA le kg, une première depuis une décennie. Cette baisse est attribuée à l’absence d’acheteurs à l’export et à une surabondance de la production dans des pays voisins comme le Burkina Faso ou la Côte d’Ivoire. Pourtant, ce retournement n’a pas permis la relance de l’usine. Faute de marchés sécurisés, de fonds d’investissement et d’un accompagnement structurel, l’outil reste sous-exploité. Aujourd’hui, seule une petite presse artisanale fonctionne, avec une production annuelle d’environ 3 000 litres, dérisoire au regard des capacités installées.
L’État, à travers des programmes d’appui aux PME et de mise à niveau, a certes soutenu ponctuellement la coopérative (acquisition d’un camion, fonds de roulement…) mais ces aides restent limitées. « Avoir un camion ne suffit pas si l’accès au marché n’est pas garanti », tranche Abdoulaye Djibril Baldé, président de l’AAJAC. Selon lui, « le vrai problème, c’est la commercialisation et la compétitivité de notre produit ».
À ces obstacles structurels s’ajoutent des tensions internes. D’anciens travailleurs évoquent une gestion clanique, une mauvaise gouvernance et des pratiques assimilées à de la gabegie sous l’ancienne direction.« L’entreprise a commencé à décliner quand les postes clés ont été confiés à des proches, au détriment de l’intérêt général », affirme un ex-employé, licencié après avoir dénoncé ces pratiques. « Avec une gestion rigoureuse, l’usine ne serait jamais tombée aussi bas », estime-t-il.
Un impact social majeur, surtout pour les femmes
Autour de l’usine, toute une économie féminine s’était développée. Une cinquantaine de femmes transformaient la pâte de sésame en galettes sucrées, très prisées sur les marchés locaux. Certaines recevaient même des commandes hors de la région. « Quand l’usine tournait, tout le monde travaillait », se souvient une sexagénaire de Faoune. « Aujourd’hui, nous survivons, mais ce n’est plus pareil », lâche-t-elle d’une voix empreinte de déception.
La filière ne se limite pourtant pas à l’huile alimentaire. Les tourteaux de sésame, riches en protéines, sont utilisés pour l’alimentation du bétail et de la volaille. Des entreprises avicoles nationales s’y approvisionnaient régulièrement. L’huile usagée peut aussi servir à la fabrication de savons, cosmétiques, biodiesel ou graisses techniques. « Si la grande usine fonctionne, c’est toute la chaîne de valeur qui redémarre, du producteur à l’éleveur », insiste Yaya Ba.
Un appel pressant à la relance
Face à ce constat, les responsables de l’AAJAC et les populations locales lancent un appel solennel à l’État. Ils demandent la modernisation des équipements, une subvention ciblée pour rendre l’huile accessible, la facilitation de l’accès aux marchés nationaux et internationaux, l’appui aux producteurs (semences de qualité, engrais subventionnés, formation) et l’accompagnement spécifique des femmes rurales.
« C’est la seule usine de ce type en milieu rural, en Casamance et probablement au Sénégal », rappelle Abdoulaye Djibril Baldé. La relancer, c’est investir dans le consommer local, l’emploi et la souveraineté alimentaire ».À Faoune, l’usine de sésame reste debout, silencieuse. Pour beaucoup, elle incarne encore un espoir : celui d’un développement agricole ancré dans les territoires, à condition que les promesses cessent enfin d’être ajournées.
Abdoulaye DIAO

