QUAND SURVIVRE DEVIENT UNE STRATEGIE: Le Mali et son « Haram Ball » face au Sénégal
Athlétique, rugueux, souvent à la limite, mais toujours debout. Le Mali avance dans cette CAN 2025 sans séduire, mais avec une obstination rare. Prochain adversaire du Sénégal en quarts de finale, vendredi, à Tanger, les Aigles de Tom Saintfiet assument un football de combat, fait de souffrance collective, de discipline défensive… et d’un certain goût pour le chaos.
TANGER, Maroc (Envoyé spécial) – Ils ne cherchent ni l’adhésion ni les applaudissements. Le Mali avance dans cette CAN 2025 comme on traverse un champ de mines : lentement, durement, en acceptant d’y laisser des plumes. Cartons à la pelle, duels féroces, rythme cassé, football minimaliste poussé à l’extrême : les Aigles ont fait de la souffrance une méthode et de l’inconfort une stratégie.
Vendredi face au Sénégal, ce Mali-là n’aura qu’une idée en tête : transformer le quart de finale en combat d’usure, où le talent se frotte à la patience et où chaque minute devient un test nerveux.Les chiffres, d’abord, dessinent le portrait-robot de cette sélection. Le Mali est l’équipe la plus sanctionnée du tournoi (14 cartons jaunes, 2 rouges), celle qui tacle le plus (22,8 par match) et intercepte le plus (12,2). Une formation agressive, athlétique, parfois brutale, qui sait donner des coups… et surtout en encaisser. Mais cette débauche d’énergie défensive a un prix.
Les Aigles marquent peu. Trois buts seulement depuis le début de la compétition, dont deux sur penalty. Trop peu pour espérer dominer, suffisant pour survivre.À ce jeu de l’équilibriste, un homme se détache, Lassine Sinayoko. Attaquant, premier défenseur, tireur de penalty, point d’ancrage et soupape émotionnelle, l’Auxerrois est le symbole de ce Mali résilient.
Son égalisation à la dernière minute face à la Tunisie en huitièmes, alors que les siens étaient réduits à dix et virtuellement éliminés, a résumé à elle seule l’ADN de cette équipe : ne jamais mourir.Le Portugal bis de l’Euro 2016 ?Sortis de la phase de poules sans la moindre victoire (trois nuls, dont un contre le Maroc), les Aigles se sont hissés en quarts au terme d’un match irrespirable face à la Tunisie, remporté aux tirs au but.
Le tout sans jamais renier un style de jeu ultra-pragmatique, qualifié de « haram ball » par une partie des observateurs et vivement critiqué au premier tour. Mais Tom Saintfiet s’en accommode. Comme Fernando Santos en 2016 avec le Portugal, le technicien belge a choisi son camp, celui de l’efficacité émotionnelle plutôt que de l’esthétique.
La comparaison avec la Seleção version Euro 2016 a fleuri sur les réseaux sociaux. Elle n’est pas totalement infondée. Même parcours cabossé, même capacité à durer sans convaincre, même faculté à faire déjouer l’adversaire. « Entre être beau et éliminé, ou être moche et toujours là, je choisis la seconde option », disait Santos à l’époque. Dix ans plus tard, ces mots pourraient être repris textuellement à Bamako.
Face au Sénégal, favori assumé, le Mali activera sans doute une nouvelle fois ce mode « méchant du film ». Bloc bas, duels incessants, rythme haché, nerfs mis à l’épreuve. Les Aigles n’ont peut-être pas les armes pour dominer, mais ils ont celles pour empoisonner. Et dans une CAN où la frontière entre maîtrise et sortie de route est souvent mince, cette capacité à souffrir ensemble peut devenir une arme redoutable.
Mais le pays de la Téranga avait connu ce même genre d’adversaire en 2019 avec le Bénin avant de l’emporter finalement 1-0 sur une réalisation de Gana Gueye.Éliminé en quarts lors de la dernière édition, absent du dernier carré depuis 2013, le Mali avance sans éclat, mais avec une conviction profonde. Dans ce tournoi, survivre est déjà une forme de victoire. Au Sénégal, désormais, de trouver la clé.
Mouhamed DIEDHIOU

