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ALASSANE DIENG, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU GAIPES, SUR LA FIN DES ACCORDS DE PÊCHE AVEC L’UE: « Il faut des mesures d’accompagnement et d’incitation pour faire émerger des champions nationaux »

Un an après la fin des accords de pêche entre le Sénégal et l’Union européenne, le Groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal (GAIPES) dresse un premier bilan. Son Secrétaire général, Alassane Dieng, revient sur l’impact réel du départ des navires européens, notamment sur la ressource thonière, la situation des armateurs nationaux et les réformes nécessaires pour préserver la ressource et développer une industrie halieutique compétitive.

Un an après le départ des navires européens, quel est l’impact sur la ressource, notamment le thon ?

L’accord de pêche avec l’Union européenne a souvent été décrié, accusé d’être la principale cause de la raréfaction du poisson, notamment à travers l’activité des navires européens dans nos eaux. Un an après la fin de l’accord de partenariat de pêche Sénégal-UE et son non-renouvellement, force est de constater que la situation ne s’est pas significativement améliorée : la ressource demeure rare. Cela amène légitimement à s’interroger sur les causes réelles de la pénurie de poisson sur les marchés et dans les ménages. S’agissant des ressources thonières, l’impact de l’arrêt de l’accord semble relativement négligeable. Le thon est une espèce hautement migratrice : lorsqu’il n’est pas capturé dans les eaux sénégalaises, il peut l’être dans les zones économiques exclusives (ZEE) de pays voisins avec lesquels l’Union européenne dispose encore d’accords de pêche.Par ailleurs, les thons sont gérés non pas par les États, mais par des organisations régionales de gestion des pêches. Dans notre espace, il s’agit de l’ICCAT (Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique), qui fixe des quotas. Ainsi, même si l’accord avec l’UE avait été maintenu, les captures effectuées par les navires européens dans les eaux sénégalaises auraient été imputées aux quotas des pays de l’Union, et non à celui du Sénégal. Il convient également de rappeler que le protocole d’accord ne portait pas uniquement sur les thons. Il concernait aussi les merlus noirs (banana), des poissons démersaux de fond quasiment inaccessibles à la pêche artisanale. Les possibilités de pêche annuelles étaient fixées à 1 750 tonnes, avec des seuils de tolérance pour les prises accessoires : 15% sur les céphalopodes, 5% sur les crustacés et 20% sur d’autres poissons démersaux.Du point de vue de la gestion des pêches, le départ des navires européens a nécessairement un impact positif, puisqu’il réduit l’effort de pêche et la pression sur la ressource. Cet effet est d’autant plus important que l’ancien régime avait autorisé un nombre excessif de navires dits « sénégalais » – souvent d’origine étrangère – sur cette même pêcherie, au-delà de la capacité du stock. Les conditions de leur naturalisation avaient soulevé de nombreuses interrogations, et leurs pratiques ont contribué à des infractions répétées, ce qui vaut aujourd’hui au Sénégal un carton jaune de l’UE pour pêche INN. Lors de l’évaluation du précédent accord (2014-2019), en amont des négociations du dernier protocole (2019-2024), le GAIPES avait recommandé de limiter tout nouvel accord aux seules ressources thonières. Cette recommandation figure noir sur blanc dans le rapport du consultant, mais n’a malheureusement pas été suivie par les autorités de l’époque.

Les armateurs nationaux ont-ils tiré leur épingle du jeu après la fin des accords ?

Pas autant que souhaité. La filière thonière traverse une phase très difficile depuis plusieurs années. Les canneurs européens basés à Dakar avaient quitté le port bien avant l’expiration de l’accord. Dans le même temps, les canneurs sénégalais étaient quasiment à l’arrêt, faute de pouvoir opérer en raison du manque d’appât vivant de qualité. Historiquement, la pêche au thon à la canne, apparue dans les années 1940-1950, reposait sur l’appât vivant pêché dans la baie de Hann. Cette technique, reconnue pour sa sélectivité et sa durabilité écologique, a été reproduite avec succès dans le Pacifique, aux États-Unis et dans l’océan Indien. Pourtant, au Sénégal, le prélèvement de l’appât vivant a été interdit par le décret n°2016-1804, interdiction renforcée en 2020 par la création de l’aire marine protégée de Gorée. Or, sans appât vivant de qualité, les canneurs ne peuvent pas opérer. Résultat, une pêcherie autrefois florissante, comptant 30 canneurs, est passée à 15 navires en 2021, puis à 3 en 2023, pour n’en compter aujourd’hui que deux réellement opérationnels.Sur le plan des quotas, le Sénégal disposait avant 2020 d’un quota de 3 500 tonnes de thon obèse auprès de l’ICCAT. Celui-ci a été réduit à environ 1 322 tonnes, un volume incompatible avec l’ambition de développer une flotte nationale. Le GAIPES avait alors interpellé les autorités pour un relèvement du quota. Des avancées notables ont été obtenues en 2024, avec un quota porté à 2 546 tonnes et l’autorisation d’ajouter trois senneurs à la flotte nationale. Lors de la dernière session de l’ICCAT, des résultats encourageants ont également été enregistrés pour le thon rouge, dont le quota pourrait passer de 5 tonnes expérimentales à un volume commercialisable compris entre 50 et 150 tonnes.

Que faut-il faire pour préserver la ressource au profit de l’économie sénégalaise ?

Les ressources halieutiques sénégalaises suscitent de fortes convoitises. Leur surexploitation ou la disparition de filières comme la pêche au thon à la canne entraîneraient des conséquences lourdes : fermetures d’entreprises, pertes d’emplois, baisse des revenus des pêcheurs, mareyeurs et femmes transformatrices, et pertes économiques importantes pour l’État. Les nouvelles autorités doivent renforcer la gouvernance du secteur, notamment à travers la lutte contre la pêche INN par une gouvernance fondée sur la transparence et la redevabilité, l’assainissement du secteur des pêches, la restauration des écosystèmes (repos biologique, récifs artificiels), une recherche halieutique orientée vers les besoins des acteurs, des systèmes de gestion équitables et viables, accompagnés d’un dispositif efficace de suivi-contrôle-surveillance, la digitalisation des procédures et la disponibilité de données fiables, la prévention des pollutions, notamment liées aux activités pétro-gazières offshore et l’adaptation au changement climatique.

Quelles recommandations pour développer l’industrie de transformation halieutique ?

L’industrie halieutique est confrontée à une crise multiforme. Notamment, la raréfaction de la ressource, la crise sanitaire, les problèmes de gouvernance, la flambée des coûts du gasoil et de l’électricité. À cela s’ajoutent des mesures qui alourdissent les charges d’exploitation, comme la hausse de 600% des licences de pêche en 2023 ou l’augmentation de 200% des frais de certification. Ces contraintes contrastent avec les orientations de la Stratégie nationale de développement 2024-2029 et de l’Agenda 2050, qui placent le secteur privé au cœur de la transformation économique. Le GAIPES plaide pour des mesures d’accompagnement et d’incitation, afin de consolider les acquis, soutenir les acteurs résilients et favoriser l’émergence de champions nationaux. Cela passe par des infrastructures adaptées de conservation, de stockage et de transport, une meilleure maîtrise de la chaîne du froid et un accès à une énergie abordable. Dans une logique d’économie bleue, une complémentarité renforcée entre pêche artisanale et industrielle, adossée à des partenariats public-privé et à la ZLECAf, permettrait de mieux capter la plus-value de +24% générée par l’industrie halieutique, selon une étude récente du GAIPES.

Mamadou Lamine CAMARA