ActualitéSantéSociété

DR MOUHAMADOU BACHIR BA, ANCIEN INTERNE DES HÔPITAUX, ONCOLOGUE-RADIOTHÉRAPEUTE AU CHN DALAL JAMM: « Près de 1 000 nouveaux cas de cancer de la prostate sont recensés chaque année au Sénégal »

Le cancer de la prostate est aujourd’hui la tumeur maligne la plus fréquente chez les hommes au Sénégal. Avec près de 1000 nouveaux cas par an, il représente un véritable défi sanitaire, selon l’oncologue-radiothérapeute Dr Mouhamadou Bachir Ba, qui, dans cet entretien, dresse un état des lieux précis de cette maladie fréquente, coûteuse et parfois mortelle.

Au Sénégal, quel est le cancer le plus fréquent ?

Il est difficile d’avoir des données épidémiologiques exactes, car le Sénégal ne dispose pas encore d’un registre national fonctionnel des cancers. Nous nous appuyons donc principalement sur les estimations de l’Agence internationale de recherche sur le cancer (Globocan 2022). Selon ces données, le cancer du col de l’utérus est le plus fréquent avec 2 064 cas (17,4%), suivi du cancer du sein avec 1 838 cas (15,5%), du cancer du foie avec 1 143 cas (9,7%) et du cancer de la prostate avec 914 cas (7,7%). Même s’il s’agit probablement de chiffres sous-estimés, l’ordre de fréquence est conforme aux tendances observées dans les hôpitaux.

Quel est le nombre de nouveaux cas de cancer de la prostate au Sénégal ?

Il y aurait près de 1 000 nouveaux cas de cancer de la prostate par an. Ce chiffre est cependant sous-estimé, car il ne reflète que les cas confirmés dans les structures hospitalières. Beaucoup d’hommes ne consultent pas, arrivent tardivement ou se tournent vers des traitements alternatifs, quelle que soit l’évolution de leur maladie.

Quels sont les facteurs de risque de ce cancer ?

Parmi les principaux facteurs de risque, le premier est l’âge. En effet, le risque augmente après 50 ans et devient très élevé après 70 ans. Plus de 30% des hommes décédés après 70 ans présentent un cancer de la prostate à l’autopsie, même s’il n’avait jamais causé de symptômes. Il y a les antécédents familiaux, c’est à dire le fait d’avoir un parent de premier ou de second degré atteint qui augmente le risque de 2 à 5 fois. Certaines mutations génétiques aussi, notamment BRCA1 et BRCA2. Également, l’origine ethnique, car la maladie est plus fréquente et parfois plus agressive chez les hommes d’origine africaine. Aussi, le mode de vie, une alimentation riche en graisses animales, le surpoids, l’obésité, la sédentarité. Les facteurs environnementaux, comme l’exposition à des pesticides, l’exemple chlordécone, également.

Existe-t-il une prise en charge adéquate de ce cancer au Sénégal ?

Oui, une prise en charge existe et repose sur trois principaux traitements : la chirurgie, couramment pratiquée dans les stades localisés, la radiothérapie externe, disponible mais en nombre de centres encore insuffisant, l’hormonothérapie, utile dans plusieurs stades de la maladie. Cependant, il persiste une inadéquation entre la demande et l’offre, notamment en radiothérapie où les délais peuvent être longs. Certaines hormonothérapies sont difficiles d’accès en raison de leur coût très élevé ou de leur disponibilité limitée.

Quel est le coût de cette prise en charge ?

Le coût est très variable selon le stade et la structure (publique ou privée). La chirurgie, c’est entre 600 000 et 1 600 000 FCFA. La radiothérapie externe, c’est à partir de 150 000 FCFA dans le public et jusqu’à 2 700 000 FCFA dans le privé selon la technique et l’indication. L’hormonothérapie, le coût total (6 à 36 mois de traitement) varie de 700 000 FCFA à plusieurs millions de FCFA selon les molécules. L’impact financier sur les familles est donc très lourd.

Peut-on guérir réellement de ce cancer ?

Oui. Malgré sa fréquence, le cancer de la prostate est l’un des cancers qui se traite le mieux. Les formes localisées, qui représentent plus de 50% des cas, ont un excellent pronostic lorsque la prise en charge est correcte. Même dans les formes avancées ou métastatiques, les nouvelles stratégies thérapeutiques permettent d’en faire une maladie chronique, avec une qualité de vie souvent préservée.

Pourquoi parle-t-on si peu des cancers spécifiques aux hommes, comme celui de la prostate ?

Plusieurs raisons expliquent cette faible visibilité. Les cancers masculins ne bénéficient pas d’un engagement militant aussi fort que celui d’Octobre Rose. Novembre Bleu existe mais ne mobilise ni les médias ni la société avec la même ampleur. Les hommes consultent moins, parlent peu de leur santé et restent freinés par des tabous liés à la virilité, à la sexualité ou à l’intimité. Le cancer de la prostate est souvent asymptomatique au début, ce qui n’encourage pas au dépistage. Ce contraste entre la forte mobilisation pour le cancer du sein et la faible communication sur la prostate doit être corrigé. Il est urgent de renforcer la sensibilisation masculine et de promouvoir le dépistage.

Viviane DIATTA