Pape Tahirou Kanouté, expert en propriété intellectuelle « Le Madd de Casamance est désormais un produit d’exception reconnu »
« Cette indication géographique augmente la valeur économique du produit sur le marché »
Acteur clé dans la reconnaissance du Madd de Casamance comme indication géographique (IG) protégée, l’expert en propriété intellectuelle Pape Tahirou Kanouté revient sur les retombées économiques, sociales et écologiques de cette labellisation. Entre valorisation du terroir, protection de l’environnement et structuration des filières locales, cette reconnaissance marque un tournant pour ce fruit emblématique du Sud du Sénégal.
Le 25 juin 2024, le « Madd de Casamance » a officiellement reçu son certificat d’enregistrement en tant qu’indication géographique protégée. Que signifie cette reconnaissance ?
Ce certificat, délivré par l’OAPI, est le fruit d’un long travail débuté en 2017. Une indication géographique est un droit de propriété intellectuelle réservé aux produits qui possèdent des qualités, une notoriété ou des caractéristiques liées à une origine géographique particulière. Dans le cas du Madd, il s’agit de la Casamance. Ce fruit y est emblématique : dès qu’on évoque le Madd, le consommateur pense spontanément à cette région du Sud.
Ce lien fort est renforcé par la spécificité du produit. Le Madd de Casamance se distingue des autres Madds de la sous-région par son goût, sa texture et surtout par le savoir-faire local des femmes transformatrices, hérité de plusieurs générations. Cette reconnaissance empêche désormais toute autre entité d’utiliser la dénomination « Madd de Casamance » sans êtreissue de la filière certifiée.
Quel est l’impact d’une telle indication géographique pour un produit agricole comme le Madd ?
Le Madd de Casamance rejoint le cercle restreint des produits d’exception reconnus sur le continent, aux côtés du poivre de Penja au Cameroun. Il se positionne désormais à l’échelle internationale comme un produit identitaire, à l’image de ce que sont le champagne ou le Roquefort en Europe.
Au-delà de l’image, cette reconnaissance a un impact environnemental réel. Le Madd est une liane forestière qui pousse en s’enroulant autour des arbres. Couper les arbres, c’est compromettre sa croissance. Grâce à l’indication géographique, les acteurs ont élaboré un cahier des charges strict, interdisant la coupe des lianes et encourageant la conservation des forêts. À Thiombon, dans le département de Bignona, les populations ont mis en place un centre de groupage et de formation où les jeunes apprennent les bonnes pratiques de cueillette dans le respect de l’écosystème. Cela crée une dynamique de gestion durable des ressources naturelles, et renforce la collaboration entre les cueilleurs et les autorités forestières.
Quels sont les bénéfices concrets pour les producteurs, les collectivités et les consommateurs ?
Les bénéfices sont nombreux. Économiquement, le produit prend de la valeur. Des études ont montré qu’un produit certifié indication géographique peut voir son prix augmenter de 15 à 40% par rapport à un produit standard. Le poivre de Penja, par exemple, a doublé son prix, atteignant jusqu’à 25 000 FCFA le kilo, notamment grâce à son parfum recherché par les grands chefs cuisiniers.
Pour le Madd de Casamance, cette dynamique est en cours. Dès les premières démarches vers la certification, on a observé une hausse des prix sur les produits transformés de 15 à 20%, directement bénéfique aux producteurs. Dans plusieurs villages de Casamance, notamment à Bignona, le Madd représente jusqu’à deux tiers des revenus agricoles. C’est donc un levier de développement local.
Sur le plan fiscal, le Madd est taxé à hauteur de 15 FCFA le kilo par les Eaux et Forêts. Or, 40% de ces recettes sont reversées aux collectivités territoriales. Cela instaure un cercle vertueux où les revenus tirés de la ressource naturelle reviennent au territoire qui l’abrite.
Quelles sont les étapes nécessaires pour bénéficier d’une IG ?
C’est un processus long, rigoureux mais structurant. La première étape consiste à mobiliser et sensibiliser les acteurs locaux pour qu’ils prennent conscience de l’intérêt de l’IG. Ensuite, il faut les organiser en une structure reconnue : association ou groupement d’indication géographique, appelé aussi organisme de défense et de gestion.
Vient ensuite l’élaboration du cahier des charges, qui fixe toutes les règles de production, de cueillette, de transformation et même de commercialisation. Dans le cas du Madd, ce cahier protège la liane, encadre les pratiques de transformation et valorise les conventions locales de gestion des ressources. Ce sont ces étapes, menées avec méthode depuis 2017, qui ont permis d’aboutir à l’enregistrement officiel du Madd de Casamance.
Propos recueillis par
Linfo quotidien

