INFERTILITÉ AU SÉNÉGAL: 12% des consultations liées aux difficultés à concevoir
Chef du service de gynécologie-obstétrique et de médecine de la reproduction de l’hôpital Dalal Jamm, le Pr Philippe Moreira souligne les difficultés d’accès aux traitements contre l’infertilité. Alors qu’un laboratoire public complet de fécondation in vitro est attendu, le coût des soins et les réticences de certains hommes à se faire examiner restent des obstacles majeurs.
Une thèse réalisée en 2008 à l’hôpital Aristide-Le-Dantec faisait état de 12% de consultations liées à l’infertilité. Un constat rappelé hier par le Pr Philippe Moreira, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, lors d’une présentation consacrée à la définition, aux causes et aux facteurs de risque de l’infertilité et de l’hypofertilité.
Selon le spécialiste, la majorité des cas concernés nécessitait une assistance médicale à la procréation (AMP), alors difficilement accessible. Il rappelle que l’infertilité se définit par l’absence de grossesse après un an de rapports sexuels réguliers, complets et non protégés. « Cette période d’un an, qu’on dit période de grâce, est ramenée à six mois dès que la femme atteint l’âge de 35 ans. Le premier critère de fertilité chez la femme, c’est l’âge », insiste-t-il.
Le gynécologue souligne ainsi l’importance du facteur âge dans les chances de concevoir. À celui-ci s’ajoutent plusieurs causes médicales, notamment les troubles de l’ovulation, dont le syndrome des ovaires polykystiques, les infections et leurs séquelles susceptibles d’obstruer les trompes, ainsi que certains fibromes. Il met toutefois en garde contre les conclusions hâtives. « Fibrome n’est pas égal à infertilité. Il y a des cas de fibromes qui peuvent entraîner des difficultés à concevoir. C’est le médecin qui est apte à décider », précise-t-il.
Jusqu’à 2,5 millions de FCFA par tentative
La prise en charge a progressivement évolué au Sénégal. D’après le Pr Moreira, l’assistance médicale à la procréation y existe depuis 1989 et a connu un essor à partir de 2007 avec le laboratoire IVA. À Dalal Jamm, les équipes ont démarré les inséminations intra-utérines en 2017. Depuis 2020, l’appui des pouvoirs publics a permis de développer un centre proposant également des analyses spermiologiques approfondies. La prochaine étape est la mise en service d’un laboratoire complet permettant de pratiquer l’ensemble des méthodes d’AMP. Les équipes sont déjà formées, assure le chef de service.
Le coût demeure cependant un frein considérable. « Aujourd’hui, une insémination, c’est autour de 250 000 francs. Quand on passe à la fécondation in vitro, et plus particulièrement à la micro-injection, on est à 2 500 000 francs par tentative », indique-t-il. Selon lui, ces dépenses ne bénéficient d’aucune couverture par les assurances ou les institutions de prévoyance maladie (IPM), laissant les couples supporter la totalité des frais. Parmi les couples ayant besoin d’une AMP dans les travaux qu’il évoque, seuls 25% avaient les moyens de financer une tentative. « On a vu des couples qui ont vendu des bœufs, des vaches, des maisons », rapporte-t-il.
La demande reste pourtant forte : près de 80% des couples concernés se disaient favorables à cette prise en charge. Le professeur évoque également une estimation selon laquelle 28% auraient pu obtenir une grossesse au bout d’un an grâce à l’AMP. Face à ces difficultés, il plaide pour une meilleure couverture financière et un accès facilité aux médicaments. « Nous sommes en train de faire un plaidoyer avec les autorités pour qu’il y ait une meilleure prise en charge par les organismes payeurs », explique-t-il. L’objectif est aussi de rendre les traitements moins coûteux à travers les circuits du service public.
Lever le tabou masculin
Le Pr Moreira insiste également sur une réalité encore insuffisamment admise : l’infertilité concerne les deux membres du couple. Chez l’homme, il cite notamment les antécédents d’oreillons et les anomalies de descente des testicules, appelées cryptorchidies. Il rappelle, à ce titre, l’importance de l’examen du nouveau-né de sexe masculin. Le spécialiste évoque aussi les facteurs environnementaux et les habitudes de vie : tabagisme, consommation excessive d’alcool, usage de drogues et exposition aux perturbateurs endocriniens présents dans certains produits du quotidien. Selon lui, ces éléments pourraient contribuer à la baisse de la production de spermatozoïdes observée dans le monde.
Malgré ces risques, certains hommes restent réticents à se faire examiner, laissant leurs épouses entreprendre seules les démarches médicales. « Je rappelle que les analyses, c’est chez le couple, ce n’est pas chez la femme. Malheureusement, on voit que les femmes viennent seules, les maris ont encore des résistances », déplore-t-il.
Avoir déjà eu un enfant ne garantit pas non plus une fertilité permanente, prévient le gynécologue. Il appelle donc les conjoints à participer ensemble au bilan afin de permettre une prise en charge adaptée. « Ce n’est pas une convocation à la police, c’est pour nous aider à choisir le meilleur traitement », lance-t-il.
Viviane DIATTA

