ÉNERGIE DOMESTIQUE AU SÉNÉGAL: Le gaz détrône le bois, mais la fracture rurale persiste
Le Sénégal enregistre une nette progression du gaz butane comme combustible de cuisson. Son usage est passé de 32,7% des ménages en 2013 à 45,2% en 2023, dépassant désormais le bois de chauffe. Cette avancée nationale masque toutefois de profondes disparités : dans les campagnes, plus de huit ménages sur dix continuent de cuisiner au bois.
Le gaz butane s’impose progressivement dans les cuisines sénégalaises. Selon les résultats du cinquième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-5) de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), il constitue désormais le principal combustible de cuisson de 45,2% des ménages.
Le bois de chauffe arrive en deuxième position avec 38,4%, devant le charbon de bois, utilisé par 14,3% des ménages. La bouse de vache représente 1,1%, tandis que l’électricité demeure presque inexistante dans les pratiques culinaires, avec seulement 0,3% des ménages concernés.
Ces chiffres traduisent un basculement important en une décennie. En 2013, le bois dominait encore largement avec 50,4% des ménages, contre 32,7% pour le gaz. En dix ans, l’usage du gaz a donc progressé de 12,5 points, tandis que celui du bois a reculé de 12 points. Le rapport de l’ANSD sur l’habitat en 2013 confirmait alors la prédominance des combustibles ligneux.
Deux Sénégal face à la cuisson
Derrière cette évolution nationale se cache une profonde fracture territoriale. En milieu rural, 83,2% des ménages utilisent toujours le bois de chauffe comme principale source d’énergie pour préparer les repas. Le gaz n’y concerne que 6,4% des foyers, contre 7,1% pour le charbon.
La situation est presque inversée dans les villes. Le gaz butane y domine largement avec 67,9% des ménages, loin devant le charbon de bois, à 18,4%, et le bois de chauffe, à 12,3%.
La transition vers des modes de cuisson plus propres apparaît ainsi essentiellement urbaine. Le coût des équipements, l’irrégularité de l’approvisionnement en bouteilles de gaz, l’éloignement des points de vente et le faible pouvoir d’achat constituent autant d’obstacles pour les familles rurales.
Dakar et Thiès largement en tête
La cartographie régionale accentue encore ce contraste. Le gaz butane n’est majoritaire que dans deux régions : Dakar, où il est utilisé par 92,3% des ménages, et Thiès, avec 55,5%.
Diourbel présente un profil particulier. Le charbon de bois y arrive en tête avec 38,6%, devant le bois de chauffe, à 36,1%, et le gaz, à 23%.
Dans la plupart des autres régions, le bois conserve une position hégémonique. Il est le principal combustible de 91,9% des ménages à Matam, 85% à Sédhiou, 83,6% à Kaffrine, 80,3% à Kolda, 76,8% à Kédougou et 76,2% à Tambacounda.
Une menace pour la santé et les forêts
Cette forte dépendance à la biomasse dépasse la seule question énergétique. La combustion du bois et du charbon dans des foyers rudimentaires expose les familles à des fumées et à des particules nocives. Les femmes et les enfants, davantage présents autour des espaces de cuisson, supportent l’essentiel de cette exposition.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) associe la pollution de l’air domestique aux accidents vasculaires cérébraux, aux maladies cardiaques, aux infections respiratoires, aux bronchopneumopathies chroniques et au cancer du poumon. À l’échelle mondiale, elle aurait provoqué environ 2,9 millions de décès en 2021. L’OMS souligne également que les femmes et les enfants sont les plus exposés.
Le recours massif au bois et au charbon accentue également la pression sur les ressources forestières. La réduction de cette consommation permettrait de limiter la déforestation, mais aussi les émissions produites par la combustion incomplète de la biomasse. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’accès universel à la cuisson propre représenterait ainsi un gain sanitaire, climatique et environnemental majeur. L’AIE estime que le gaz de pétrole liquéfié restera l’un des principaux leviers de cette transition en Afrique.
Le Sénégal vise 95% d’accès en 2030
Dans le cadre de son Pacte national de l’énergie, le Sénégal s’est fixé l’objectif de porter l’accès aux solutions de cuisson propre de 36% de la population en 2024 à 95% en 2030. Le rapport d’étape de Mission 300 confirme cette ambition.
Sa réalisation nécessitera cependant des mesures ciblées en faveur des territoires ruraux : disponibilité régulière du gaz, réduction du coût d’acquisition des bouteilles et des réchauds, développement du biogaz et des foyers améliorés, électrification fiable et accompagnement des ménages les plus modestes.
Les statistiques de l’ANSD montrent ainsi une transition réelle, mais encore très inégale. Le gaz a détrôné le bois à l’échelle nationale, sans pour autant entrer massivement dans les cuisines rurales. Le défi consiste désormais à faire de la cuisson propre une réalité au-delà de Dakar et des grands centres urbains.
Abdoulaye DIAO

