REGARD DOCUMENTAIRE ENTRE SILENCE ET EXIL: « La dernière rive », l’écho d’une vie brisée
Dans « La dernière rive », le réalisateur belge Jean-François Ravagnan signe un documentaire poignant consacré à Pathé Sabally, jeune Gambien mort noyé à Venise en 2017, sous le regard de témoins. Entre silences, paroles familiales et images contrastées, le cinéaste transforme ce drame en une méditation sur le deuil, l’exil et les désillusions de la migration. D’une durée de 71 minutes, le documentaire a remporté le Prix de la critique lors de la 17e édition du Festival international du film documentaire de Saint-Louis (StLouis’Docs).
« La dernière rive » part d’une image qui avait fait le tour des réseaux sociaux : celle de Pathé Sabally, jeune Gambien de 22 ans, mort noyé en janvier 2017 dans le Grand Canal de Venise. Mais plutôt que de reproduire la violence de cette séquence, Jean-François Ravagnan choisit de regarder ailleurs. Il remonte le fil d’une existence, retourne vers la famille du disparu et tente de comprendre ce que les images virales n’avaient jamais raconté.
Présenté au Festival international du film documentaire de Saint-Louis, où il a remporté le Prix de la critique, le film de 71 minutes se construit ainsi comme un hommage au jeune migrant, mais surtout comme une plongée dans la douleur de ceux qu’il a laissés derrière lui.
Le réalisateur fait de la parole et du silence les matières premières de son récit. La mort de Pathé Sabally n’est plus seulement un fait divers tragique : elle devient le point de départ d’une réflexion sur l’exil, le deuil, les rêves de départ et les désillusions de la migration.
Dans un village rural de Gambie, entre agriculture et pastoralisme, la caméra recueille les témoignages de la famille. Souvent exprimées en peulh, les paroles traduisent la douleur, l’incompréhension, mais également les nombreuses interrogations qui entourent le parcours du jeune homme.
Le contraste visuel est saisissant. À une Venise floue, lointaine et presque irréelle répondent les paysages verdoyants du village natal. Deux univers se font face : d’un côté, l’Europe rêvée. De l’autre, une terre familiale marquée par les difficultés économiques qui poussent de nombreux jeunes à envisager le départ comme une possibilité d’avenir.
Le contre-champ de la migration
La narration repose principalement sur les voix de Yoro, le frère de Pathé, de sa mère et de son père. Leurs témoignages sont entrecoupés de longs silences qui disent parfois davantage que les mots.
Progressivement se dessine l’itinéraire de Pathé Sabally : le départ, les épreuves du voyage, les tentatives de retour, puis un nouveau départ vers l’Europe. Le film alterne lumière et obscurité, espaces habités et lieux désertés, comme pour traduire les espoirs et les fractures qui jalonnent son parcours. « La dernière rive » pose alors une question centrale : qu’est-ce qui pousse un jeune homme à repartir malgré les souffrances déjà endurées ?
À travers les rues, les marchés et les gares routières, la Gambie apparaît comme une terre traversée par le désir d’ailleurs. Le périple de Pathé, qui dure plusieurs mois jusqu’à la Libye, témoigne de la dureté de ces routes migratoires. Durant son voyage, il sollicite régulièrement le soutien financier de sa famille, tandis que sa mère vit dans l’angoisse.
Ravagnan choisit cependant de ne pas filmer seulement celui qui part. Il installe sa caméra dans le contre-champ de la migration : auprès de ceux qui restent. Le documentaire questionne également les représentations d’une Europe idéalisée, notamment à travers les images véhiculées par les médias et la télévision. Au rêve occidental répond une réalité beaucoup plus brutale : les dangers du désert, la traversée de la Méditerranée, les camps, la précarité, la solitude et les difficultés administratives.
Un ami de Pathé témoigne de cette dure réalité. La caméra l’accompagne par des images de rues désertes, d’escaliers vides et de bâtiments abandonnés, enveloppés d’une lumière froide. L’Europe rêvée prend alors les contours d’un espace de solitude. En Italie, Pathé, qui espérait construire une vie meilleure, traverse une période particulièrement difficile, marquée notamment par une hospitalisation et une profonde détresse.
Le retour d’un homme changé
Lorsqu’il revient en Gambie, sa famille découvre un autre homme. Pathé est malade et silencieux. Ses proches tentent de lui venir en aide, notamment à travers des remèdes traditionnels. À sa souffrance s’ajoute le poids du regard social, qui frappe également sa famille.
Son père évoque alors la fragilité de l’esprit humain face aux épreuves. Mais malgré les souffrances traversées, le désir de repartir demeure. Après quelques mois passés auprès des siens, Pathé reprend le chemin de l’Italie. Peu après survient le drame de Venise. Sa mort laisse une famille dévastée.
Le rythme volontairement lent du documentaire épouse ce temps du deuil. Les silences s’allongent, les gestes deviennent essentiels et la caméra refuse toute précipitation. L’une des séquences finales concentre toute la puissance du film. Sous une pluie battante, dans le village natal de Pathé, la voix de sa mère rappelle que ce qui lui reste désormais de son fils tient notamment dans ses papiers. Yoro, son frère aîné, prie pour le repos de son âme.
Le film s’achève ainsi loin de l’image spectaculaire qui avait fait connaître au monde la mort de Pathé Sabally. À la viralité d’une tragédie, Jean-François Ravagnan oppose la lenteur du deuil, la dignité des proches et la persistance de la mémoire.
« C’est devenu une obsession »
Lors d’une rencontre-débat avec les critiques, Jean-François Ravagnan est revenu sur la genèse de son documentaire. À l’origine du projet, explique-t-il, se trouve une obsession : comprendre ce que la vidéo devenue virale ne montrait pas.
Son enquête le conduit alors en Gambie, à la rencontre de la famille de Pathé Sabally. Sur place, son projet évolue profondément. Initialement animé par une volonté de dénonciation, le réalisateur découvre une parole familiale qui impose une autre temporalité et, surtout, une relation de confiance. Avant de filmer, il faut écouter.
Ce renversement devient déterminant dans sa démarche. Le réalisateur n’est plus celui qui arrive avec un récit déjà construit, mais celui qui accepte de se mettre au service de la parole des autres. Un incident technique va renforcer ce choix artistique. Au cours d’un entretien, la caméra cesse de fonctionner sous l’effet de la chaleur. L’enregistrement sonore, lui, se poursuit. La contrainte devient alors une révélation : libérée de la présence de la caméra, la parole se fait plus intime.
Pendant plus d’un an, explique le réalisateur, le projet existe essentiellement à travers le son. Les images viennent ensuite accompagner cette matière sonore. De cette expérience naît l’un des principes esthétiques du documentaire : l’image doit soutenir la parole et non la dominer.
Jean-François Ravagnan explique également avoir été frappé par la manière dont l’image spectaculaire de la mort de Pathé avait occupé l’espace médiatique, sans que l’histoire personnelle et familiale du jeune homme soit véritablement explorée. « C’est devenu une forme d’obsession d’essayer de comprendre ce qu’il y avait derrière ces images », confie-t-il.
C’est précisément là que « La dernière rive » trouve sa force. Le documentaire ne cherche pas à montrer davantage le drame. Il cherche à regarder derrière lui. Derrière une image virale, il retrouve un fils, un frère, une famille et une histoire. Et derrière le récit individuel de Pathé Sabally se dessine finalement une interrogation plus vaste sur les rêves, les blessures et le prix humain de l’exil.
Adama AIDARA

