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LUTTE CONTRE LE TABAC: Pr Yacine Dia expose un diagnostic médical sans complaisance

La journée Mondiale sans tabac est célébrée hier au Sénégal. Pour Professeur Yacine Dia, présidente de la Société Sénégalaise de pneumologie, derrière la fumée éphémère d’une cigarette ou d’une chicha, il y a la réalité durable de la maladie et de la mort. Elle invite le gouvernement à inscription des substituts nicotiniques dans la stratégie de santé publique du Sénégal.

« Nous sommes ici pour briser un silence de plomb. Un silence qui tue ». C’est la précision faite hier par la Présidente de la Société Sénégalaise de pneumologie. Professeur Yacine Dia s’exprimait lors de la célébration de la Journée Mondiale sans Tabac. Pour elle, en tant que pneumologues, ils occupent une place de témoins privilégiés, mais surtout de témoins douloureux. « Chaque jour, dans nos consultations, dans nos services d’urgence, au lit de nos patients à l’hôpital, nous voyons les visages de la tragédie du tabac », renseigne-t-elle. A son avis, le tabagisme n’est pas un simple « défaut d’habitude ». Ce n’est pas un choix de vie que l’on peut respecter au nom de la liberté individuelle. « Le tabagisme est une maladie. C’est une addiction pédiatrique qui commence trop souvent dès l’adolescence. C’est un piège redoutable tendu à notre jeunesse par une industrie du tabac cynique, qui voit en nos enfants ses consommateurs de demain », explique-t-elle. Avant d’inviter tout le monde à regarder la réalité en face. « Nos services de pneumologie sont saturés de pathologies entièrement évitables. Le cancer du poumon, la Broncho-Pneumopathie Chronique Obstructive (BPCO), cette maladie terrible qui détruit lentement les alvéoles pulmonaires et condamne à l’étouffement, les insuffisances respiratoires chroniques… Voilà le vrai visage du tabac au Sénégal. Derrière la fumée éphémère d’une cigarette ou d’une chicha, il y a la réalité durable de la maladie et de la mort », déclare la pneumologue. Par ailleurs, elle estime que la loi anti-tabac votée par l’Assemblée nationale a constitué une avancée historique. Elle a permis de restreindre la publicité, d’interdire de fumer dans les lieux publics et de sensibiliser la population. Mais aujourd’hui, reconnait-elle, il faut admettre une vérité médicale ; la loi interdit, la prévention éduque, mais aucune des deux ne guérit l’addiction installée. A son avis, dire à un fumeur dépendant « arrêtez de fumer, c’est dangereux », c’est comme dire à un patient diabétique « baissez votre taux de sucre », sans lui donner d’insuline. « Il est admis que la connaissance d’un risque ne suffit pas à modifier un comportement. La nicotine est l’une des substances psychoactives les plus addictives au monde. Elle modifie la chimie du cerveau en quelques secondes. Lorsque le fumeur tente de s’arrêter par la seule force de sa volonté, il se heurte à un mur : le syndrome de sevrage. Une anxiété massive, une irritabilité sévère, des insomnies, une dépression transitoire et une pulsion obsédante à fumer », renseigne Pr Dia.

‘’C’est une défaite de notre système de prise en charge médicale’’

Pour elle, la seule volonté ne suffit pas. Les études scientifiques internationales sont formelles. Sans aide médicale, le taux de réussite d’une tentative d’arrêt à long terme ne dépasse pas 3 à 5%. ‘’C’est un échec quasi systématique. Ce n’est pas un manque de courage de la part du patient. C’est une défaite de notre système de prise en charge médicale. Nous condamnons nos patients à l’échec en les laissant désarmés face à la dépendance biochimique’’, déplore la pneumologue. Soutenant que la médecine a développé des solutions thérapeutiques efficaces : les substituts nicotiniques. Qu’il s’agisse de patchs transdermiques, de gommes à mâcher ou de comprimés à sucer, ces outils fait-elle savoir, changent radicalement la donne. Selon Pr Yacine Dia, en apportant au cerveau la dose de nicotine dont il a besoin pour ne pas souffrir du manque, mais sans les 4 000 substances toxiques et cancérigènes de la fumée de cigarette, ces substituts permettent un sevrage progressif, digne et efficace. Ils doublent, voire triplent, les chances de réussite d’un arrêt définitif. Toutefois, elle regrette le fait que ces substituts nicotiniques sont les grands absents de la stratégie de santé publique du Sénégal. D’abord, déplore-t-elle, ils sont indisponibles dans l’immense majorité des structures de santé publiques. Ensuite, lorsqu’ils sont trouvés en pharmacie privée, leur coût est prohibitif. ‘’Un traitement complet de sevrage coûte extrêmement cher, souvent bien plus cher qu’un budget mensuel de cigarettes pour un consommateur modeste. C’est une injustice thérapeutique intolérable.Nous soignons gratuitement ou à faible coût les conséquences du tabac, les cancers, les urgences respiratoires à coups de millions de francs CFA supportés par l’État et les familles. Mais nous refusons de financer la prévention thérapeutique qui coûte infiniment moins cher’’, fustige la présidente.

‘’Le sevrage tabagique ne doit pas être un luxe réservé à une élite économique’’

Sur ce, elle a lancé un appel au gouvernement pour une action immédiate structurée autour de trois piliers indispensables. Il s’agit de l’inscription des substituts nicotiniques sur la liste des médicaments essentiels nationaux. ‘’Ces produits ne sont pas des confiseries de confort. Ce sont des médicaments de première nécessité pour la santé respiratoire de notre population. Ils doivent être disponibles dans tous les districts sanitaires du pays’’, recommande-t-elle. De la subvention massive de ces traitements. ‘’Le sevrage tabagique ne doit pas être un luxe réservé à une élite économique. L’accès aux patchs et aux gommes de nicotine doit être gratuit ou subventionné à une hauteur rendant le traitement accessible à chaque citoyen sénégalais, de Dakar à Tambacounda, de Saint-Louis à Ziguinchor’’. Il y a enfin la décentralisation des consultations d’aide au sevrage à travers le renforcement des capacités et la formation systématique des médecins généralistes, des infirmiers et des sages-femmes sur toute l’étendue du territoire. ‘’Nous devons former nos médecins, nos infirmiers et nos sages-femmes à l’accompagnement au sevrage, et intégrer cette dimension dans la couverture santé universelle’’, conseille-t-elle.

Pour elle, chaque franc CFA investi aujourd’hui dans un patch de nicotine est un investissement qui rapportera au centuple au pays. C’est-dit-elle, un lit d’hôpital libéré dans dix ans. C’est une productivité économique préservée pour notre force de travail. C’est, surtout, une vie humaine sauvée, une famille épargnée par le deuil prématuré. ‘’Nous ne pouvons plus nous contenter de comptabiliser les morts du tabac et de prononcer des discours de compassion. Passons aux actes. Donnons à nos structures de santé et à nos concitoyens les moyens de mener cette guerre contre la dépendance’’, sollicité Pr Yacien Dia.

Pour le Directeur General de la Santé, Docteur Youssoupha Tine, l’engagement du Sénégal est clair, la prévention n’est pas une dépense pour l’État, c’est un investissement. Et la lutte contre le tabac est l’un des investissements les plus rentables qu’un État puisse réaliser pour la santé de sa population. C’est dans cet esprit, poursuit-il, qu’il réaffirme les priorités d’action du gouvernement du Sénégal par rapport à sa détermination à protéger sa population, en particulier sa jeunesse.

Viviane DIATTA