FLORAISON DES ÉCOLES, RECRUTEMENT PRÉCAIRE, CONDITIONS DE TRAVAIL DIFFICILES: Les sages-femmes crient leur ras-le-bol
À l’occasion de la Journée internationale des sages-femmes, la présidente de l’Association nationale des sages-femmes d’État du Sénégal (ANSFES), Bigué Ba Mbodj, tire la sonnette d’alarme sur la situation préoccupante de la profession au Sénégal.
Alors que le monde célèbre la sage-femme, au Sénégal, l’Association nationale des sages-femmes d’État du Sénégal (ANSFES) lance un cri mêlant espoir et urgence. Face à la presse, sa présidente a dénoncé l’absence de cadre juridique clair encadrant la profession. À ce jour, aucun décret ni arrêté ministériel ne définit la nomenclature des actes ou les codes de déontologie régissant ce métier essentiel. Mme Bigué Ba Mbodj pointe également le retard dans l’application de la loi 14-2017 du 20 janvier 2017, pourtant adoptée par l’Assemblée nationale.
« Nous constatons qu’il y a eu une absence de portage par le ministère de la Santé du Sénégal. Ce qui fait qu’on ne sait pas qui est qui dans ce pays. Cela dénote dans la qualité de la formation. Parce que, malheureusement, il y a une floraison d’écoles privées. Et il n’y a pas encore un organe comme un ordre professionnel qui permet vraiment de réglementer la formation, de pouvoir accréditer les diplômes qui sont délivrés par ces écoles, et même de nous assurer que les curriculums qui sont enseignés dans ces écoles-là respectent les normes édictées par la Confédération internationale des sages-femmes », fustige-t-elle.
4 écoles accréditées sur 65
La situation est d’autant plus alarmante que, selon l’ANSFES, seules 4 écoles privées sur 65 sont accréditées au Sénégal. Pourtant, toutes continuent de former et de délivrer des diplômes. « Malheureusement, ce sont les personnes qui ont été formées, qui sont doublement victimes. Parce que la qualité de la formation, parfois, n’y est pas, mais également, on leur délivre un diplôme qui ne leur permet pas souvent d’avoir un plan de carrière, même d’avoir la légitimité et la légalité de travail. Donc, ces personnes qu’on utilise dans les structures de santé, dans les zones les plus reculées, avec des salaires, on ne peut même pas les appeler des salaires. Parce qu’on ne peut pas avoir le niveau de la licence et être rémunéré à hauteur de 50 000 francs, et rester parfois plusieurs mois sans même recevoir cela », regrette-t-elle.
La présidente rappelle que la formation de sage-femme correspond à un niveau Bac+3 (licence), tandis que les enseignants devraient au minimum être titulaires d’un Master, ce qui est loin d’être systématique. « Il est désolant de se rendre compte, comme le démontrent les résultats catastrophiques des différents examens de certification, que la formation des sages-femmes ne se fait pas normalement au Sénégal. Les victimes ne sont pas seulement ces étudiants qui ont payé pour pouvoir suivre ces cours-là. Mais c’est surtout les populations qui vont en pâtir. Parce que les personnes qui seront dans des structures de santé, qui vont y travailler, et à qui on va confier la santé ou la vie d’une ou de plusieurs personnes, ce sont des personnes qui n’ont pas, la plupart du temps, les compétences nécessaires, la légitimité et la légalité d’exercer cette profession de sage-femme », assène Mme Ba.
Précarité du recrutement et exercice illégal
Autre défi majeur : le recrutement. Même les diplômées peinent à s’insérer durablement dans le système de santé. « Le problème majeur que nous avons, c’est la réglementation, c’est la formation, mais c’est surtout le recrutement », affirme-t-elle.
Selon elle, de nombreuses sages-femmes sont recrutées dans le cadre de projets temporaires (ISMEA, GICA, etc.), souvent sous contrats à durée déterminée. À la fin de ces programmes, elles retombent dans la précarité. Dans le même temps, des personnes insuffisamment formées continuent d’exercer, parfois en toute illégalité.
« Même à Dakar, tout dernièrement, on a vu dans un hôpital, sur la liste des sages-femmes, qu’il y avait une dizaine qui étaient appelées sages-femmes d’école, ce qui n’existe pas. Pourtant, officiellement, ce sont ces structures de santé qui les utilisent, qui les emploient, alors que ces personnes devraient même être traduites devant la loi. Parce que c’est des personnes qui encouragent l’exercice illégal de la profession de sages-femmes. Donc, c’est pour vous dire que le problème majeur que nous avons, c’est la réglementation, c’est la formation, mais c’est surtout le recrutement. On a des milliers de sages-femmes qui vivent dans ces conditions déplorables », se désole-t-elle.
Des conditions de travail alarmantes
L’ANSFES insiste également sur les conditions de travail jugées indignes, en particulier dans les zones reculées. « La plupart, elles dorment dans les salles de consultation ou les salles d’accouchement. Il n’est pas possible au Sénégal de pouvoir prétendre à une qualité de service dans ces conditions. Elles sont dans le système de santé, et ne sont pas reconnues légalement, ni bien rémunérées. Et on exige à ces personnes de donner des services de qualité, d’avoir ces compétences qui leur permettent d’exercer la profession sage-femme, qui est une profession médicale, à savoir faire des consultations, poser des diagnostics, proposer des prises en charge, faire une échographie, surveiller le travail, et les femmes et les nouvelles dans le postpartum », dénonce-t-elle.
Pour Mme Bigué Ba Mbodj, les sages-femmes sont aujourd’hui « doublement victimes », évoluant dans des environnements précaires, souvent sans accès à l’eau, à l’électricité ou à un logement de fonction.
L’ANSFES rappelle enfin qu’il est illusoire d’évoquer l’amélioration de la santé maternelle sans une meilleure reconnaissance des sages-femmes, véritables piliers du système de santé.
Viviane DIATTA

