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FIGURE MAJEURE DE L’ART AFRICAIN: Ousmane Sow, le sculpteur des corps et des peuples, honoré

Sculpteur de la mémoire des peuples et du corps en mouvement, Ousmane Sow revient au cœur de l’actualité culturelle à Dakar. À travers l’exposition « Ousmane Sow, intemporel », le Musée des Civilisations Noires (MCN) célèbre une œuvre monumentale, puissante et profondément humaine, qui continue de marquer l’histoire de l’art africain et mondial.

Son nom résonne bien au-delà des frontières du Sénégal. Dans la sphère culturelle, tant nationale qu’internationale, Ousmane Sow s’impose comme une figure monumentale – à l’image de ses œuvres. Artiste autodidacte au parcours singulier, il demeure l’une des grandes signatures de l’art contemporain africain. Né le 10 octobre 1935 à Dakar, où il s’éteint en 2016, il a bâti une œuvre profondément enracinée dans l’histoire des peuples et dans la dignité du corps humain.
Pour célébrer cet héritage, le Musée des Civilisations Noires (MCN), sous l’égide du ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, ouvre exceptionnellement au public l’exposition « Ousmane Sow, intemporel », à partir du 25 avril 2026, à Dakar. Une initiative majeure qui remet en lumière un artiste à la puissance expressive rare et à la signature immédiatement reconnaissable.

Une rétrospective d’envergure pour une œuvre monumentale
À travers cette grande exposition, le musée rend un vibrant hommage à l’artiste. Intitulée « Ousmane Sow, intemporel », la rétrospective réunit une cinquantaine d’œuvres majeures retraçant l’ensemble de son parcours, des séries africaines emblématiques à ses créations dédiées aux grandes figures historiques. Cet événement marque également le retour de son œuvre au Sénégal après près de trois décennies d’absence, réaffirmant sa place centrale dans le patrimoine culturel national.
Placée sous le commissariat de Béatrice Soulé, l’exposition propose une immersion complète dans l’univers du sculpteur. Elle couvre ses grandes séries : Nouba – série fondatrice révélée en 1987 -, Masaï, Zoulou et Peulh, véritables explorations des identités africaines, ainsi que les Petits Nouba, variation plus intime et poétique. La série « Merci » rend hommage à des figures majeures telles que Nelson Mandela, Victor Hugo ou Toussaint Louverture. Quant à « Little Bighorn », elle s’inspire des peuples amérindiens et de leurs luttes. La scénographie s’enrichit de projections et de photographies retraçant le processus créatif de l’artiste dans son atelier dakarois.

Une présence physique à l’image de son œuvre
Né et grandi à Rebeuss, quartier populaire de Dakar, Ousmane Sow forge très tôt son caractère dans une éducation rigoureuse. Décédé en 2016, il imposait par sa seule présence, à l’image de ses sculptures monumentales. De grande taille, doté d’une carrure solide, presque sculpturale, il entretenait un rapport intime avec le corps humain.
Son visage, marqué par le temps, était encadré de cheveux grisonnants, parfois accompagnés d’une barbe ou d’une moustache poivre et sel. Cette dualité entre puissance physique et douceur du regard conférait à sa personnalité une dimension à la fois imposante et profondément humaine. Sa sobriété vestimentaire, sa posture droite et ses gestes mesurés traduisaient une élégance discrète. Mais ce qui frappait surtout, c’était l’intensité de sa présence : calme, presque méditative, révélant la concentration et la profondeur d’un artiste habité. Ousmane Sow semblait lui-même être une extension de son œuvre – un homme enraciné, porté par une force intérieure tranquille.

Un parcours atypique, entre science et création
Bien qu’il sculpte depuis l’enfance, Ousmane Sow ne se consacre pleinement à cet art que tardivement. Avant cela, il exerce la kinésithérapie, une discipline qui nourrira profondément sa compréhension de l’anatomie humaine. Pendant des années, il transforme la nuit son cabinet médical et ses appartements en ateliers de sculpture, abandonnant parfois ses créations derrière lui.
C’est à l’âge de cinquante ans qu’il décide enfin de révéler son travail au public avec la série Nouba. Présentée en 1987 au Centre culturel français de Dakar, cette série connaît rapidement une reconnaissance internationale : exposition à la Documenta de Kassel en 1992, puis à la Biennale de Venise en 1995. Suivent les séries africaines – Masaï, Zoulou, Peulh -, puis les Petits Nouba. En 1999, ses œuvres s’installent majestueusement sur le pont des Arts à Paris, accompagnées de la série Little Bighorn.

La consécration et l’hommage aux grandes figures
Quatorze ans plus tard, l’artiste entre à l’Académie des Beaux-Arts, devenant le premier Africain à y être élu. Pour son intronisation, il réalise lui-même le pommeau de son épée : « Le saut dans le vide », symbole du moment où il abandonne la kinésithérapie pour embrasser pleinement la sculpture.
En 2004, il entame la série « Merci », hommage aux figures qui ont marqué son existence. Aux côtés de Victor Hugo, apparaissent notamment les effigies de son père, de Nelson Mandela, de « L’Homme et l’enfant » et de Toussaint Louverture, ce dernier réalisé sur commande de la Ville de La Rochelle pour le Musée du Nouveau Monde.
En 2010, le Museum of African Art de la Smithsonian Institution à Washington acquiert aux enchères une œuvre majeure : « Toussaint Louverture et la vieille esclave », réalisée en 1989 pour le bicentenaire de la Révolution française.

Une matière vivante, une œuvre habitée
Parallèlement, Ousmane Sow explore le bronze, développant une signature unique à travers des patines parfois très colorées. Près d’une centaine de pièces verront ainsi le jour.
Sculpteur du mouvement et de l’action, il fait de la lutte une métaphore centrale de son travail, puisant son inspiration dans la photographie, le cinéma, l’histoire et l’anthropologie. Il sculpte sans modèle, inventant sa propre matière. Dans une alchimie patiente, il laisse macérer pendant des années divers éléments, créant une substance qu’il considère comme une œuvre en soi.
Appliquée sur des structures de fer, de paille et de jute, cette matière vivante laisse place à l’imprévu, à l’intervention du temps et de la nature. Chez Ousmane Sow, la sculpture ne se limite pas à la forme : elle est une expérience, une énergie, une mémoire en mouvement.

Adama AIDARA