OUMAR NDIR, PRÉSIDENT DU SYNDICAT DES BTP (SPEBTPS): « L’État doit payer et arrêter d’endetter le privé »
Entre dette intérieure impayée, baisse de l’activité et recul des investissements, le secteur du BTP traverse une crise profonde. Dans cet entretien accordé à L’Informé, le président du Syndicat des entrepreneurs professionnels du bâtiment et des travaux publics du Sénégal (SPEBTPS) dresse un diagnostic sans complaisance de la situation. Oumar Ndir alerte sur l’urgence pour l’État de solder ses engagements envers le secteur privé, tout en mettant fin à la spirale de l’endettement intérieur. Malgré des échanges jugés constructifs avec les autorités, il estime que le contexte reste peu favorable à une relance durable du BTP, dans un environnement marqué par une baisse sensible de l’investissement public comme privé.
Vous avez organisé des tables rondes dans le cadre du programme « Les Mardis du BTP » sur les difficultés que traverse actuellement le secteur. Pouvez-vous nous dresser l’état des lieux ?
Les « Mardis du BTP » ont été pensés pour nous permettre de réunir l’ensemble des acteurs membres de notre syndicat, le SPEBTPS, afin de réfléchir, en compagnie d’une autorité, qu’il s’agisse d’un ministre ou d’un haut responsable de l’État, sur des thématiques propres à notre secteur. C’est dans ce cadre que nous avons tenu plusieurs éditions, qui nous ont permis d’aborder des sujets variés. Ces rencontres sont pour le secteur du BTP l’occasion de poser un certain nombre de problèmes sur la table, mais aussi de rechercher des solutions, de porter des plaidoyers et, à terme, de contribuer à la stabilité et à la croissance du secteur. La dernière édition s’est tenue le jeudi 9 avril dernier. À cette occasion, nous avons reçu le ministre des Infrastructures, M. Déthié Fall, avec qui nous avons discuté des enjeux actuels du BTP. Nous estimons que c’est une bonne occasion de rencontrer nos autorités, de leur transmettre nos doléances, mais aussi d’écouter leurs attentes.
Y’a-t-il une lueur d’espoir avec la présence active du ministre de tutelle, Déthié Fall ?
Oui, bien sûr. Nous avons l’espoir de faire significativement bouger les lignes. Nous avions déjà reçu son prédécesseur et nous avions eu avec lui un dialogue très fécond. Cette édition a toutefois eu un caractère particulier, parce que nous avons voulu rejoindre le ministre sur l’une de ses préoccupations majeures, à savoir le triptyque délais-coûts-qualité. C’est une préoccupation qu’il exprime souvent dans ses interventions, et nous avons souhaité échanger avec lui sur ce thème, parce que nous estimons qu’aucune question ne doit être éludée. Toutes les questions peuvent être abordées. Nous avons donc voulu discuter avec lui de la nécessité d’avoir au Sénégal des chantiers de qualité, répondant aux standards et aux normes internationales.
Les entreprises sénégalaises ont, bien évidemment, la capacité de livrer des chantiers conformes à toutes les attentes en matière de qualité. La question du coût, elle aussi, revient souvent dans le débat public. Le secteur du BTP est fréquemment accusé de surfacturation ou d’avenants indus. Nous avons voulu échanger franchement sur cet aspect important. Il peut exister, comme dans toute œuvre humaine, des imperfections pouvant avoir une incidence financière. Il peut y avoir des oublis, des omissions ou encore des circonstances exceptionnelles qui imposent, en cours de réalisation, un réajustement du prix. En phase de fouilles, ou plus tard dans l’avancement du chantier, on peut par exemple découvrir des obstacles ou des contraintes imprévus nécessitant une adaptation des coûts. Mais, de manière générale, cela reste l’exception. Très souvent, le grand public parle de surfacturation, alors que ce terme est fortement chargé. Il est souvent plus juste de parler de majorations de coûts liées à des contraintes apparues en cours d’exécution. Une fois ces contraintes clairement identifiées et acceptées par le maître d’ouvrage, des mécanismes bien connus permettent la signature d’avenants à impact financier. Cela peut arriver, certes, mais dans l’ensemble, les chantiers sont réalisés dans l’enveloppe initiale, sans dépassement de coût. La dernière composante de ce triptyque, c’est le délai. Là aussi, il peut y avoir parfois des dépassements, mais beaucoup de chantiers sont réalisés dans les délais. Plusieurs facteurs peuvent expliquer un retard.
Il faut d’abord bien comprendre de quoi l’on parle. Dans toute phase de planification, des délais sont estimés. On peut prévoir, par exemple, dix-huit mois pour construire un immeuble de vingt étages. Mais en cours de route, le maître d’ouvrage peut décider d’introduire des modifications, ou bien des difficultés imprévues peuvent apparaître. En creusant, on peut découvrir de l’eau là où l’on ne s’y attendait pas. Cela peut entraîner un allongement des délais, car il faut alors traiter cette apparition d’eau, réaliser des cuvelages, éviter les remontées, sécuriser le sous-sol et les fondations avant de poursuivre. Sur un chantier routier, il peut également surgir des difficultés géotechniques. On peut croire que le terrain est argileux et favorable aux déblais ou remblais, puis découvrir qu’il est en réalité rocheux et nécessite un minage. Cela impacte non seulement le coût, mais aussi les délais. À cela s’ajoutent des facteurs exogènes, comme les pénuries de ciment, de bitume ou de fer, qui ralentissent la chaîne d’approvisionnement. Bien évidemment, le maître d’ouvrage et l’entreprise échangent et essaient d’anticiper au maximum ces retards. Mais il ne faut pas considérer que tout retard est automatiquement imputable à l’entreprise. Il peut y avoir des facteurs objectifs qui le justifient. Il appartient ensuite aux parties de situer les responsabilités.
De toute façon, dans tous les contrats, il existe des clauses et des pénalités qui sanctionnent les retards. En revanche, je déplore qu’on ne récompense pas suffisamment les entreprises lorsqu’elles terminent plus tôt. Cela aussi devrait exister. Ensuite, il peut effectivement y avoir des problèmes de qualité. Mais lorsqu’un chantier souffre de certaines difficultés, comme des défauts de paiement qui obligent l’entreprise à suspendre les travaux, lorsque toutes les conditions ne sont pas réunies pour assurer une exécution normale, cela affecte les délais et peut aussi avoir une incidence sur la qualité. À chaque étape du chantier, il y a un bureau de contrôle dont le rôle est essentiel. Sa mission est de s’assurer que les conditions d’exécution des travaux respectent toutes les règles de l’art et permettent d’atteindre les standards requis. Le bureau de contrôle est indépendant et ne peut subir l’influence d’aucune des parties. Cela dit, nous ne disons pas qu’il ne puisse pas exister, dans de rares cas, des fautes concomitantes du bureau de contrôle et de l’entreprise. Il faut rappeler quand même que les entreprises sénégalaises sont très appréciées à l’international pour la qualité de leur travail, leur expertise, ainsi que pour leur respect des délais et des coûts convenus.
Les acteurs du secteur des BTP évoquent régulièrement la dette intérieure, avec des créances estimées à près de 300 milliards de FCFA. Cette situation a-t-elle évolué dans le bon sens ?
Permettez-moi d’apporter une précision. Nous ne nous plaignons pas. Nous avons simplement voulu alerter sur une situation devenue chronique. Au Sénégal, on s’est habitué à devoir de l’argent aux entreprises de BTP et à ne pas systématiquement payer l’intégralité des sommes dues à la fin des chantiers. Autrement dit, on s’est habitué au non-respect, par l’État, de ses engagements contractuels. Nous sommes donc tout à fait fondés à le rappeler à l’autorité, qu’il s’agisse du ministère des Infrastructures ou des autres ministères qui nous sollicitent pour exécuter des travaux, et à les renvoyer à leurs obligations. Mais nous ne nous plaignons pas. Nous disons simplement que cela ne doit plus être une pratique courante. Il existe d’autres pays où cela n’arrive jamais. Nous demandons simplement que le Sénégal atteigne des standards élevés en matière de paiement des entreprises. Parce qu’avant tout, derrière chaque entreprise, il y a des salariés. Et le paiement de leurs salaires dépend aussi du règlement correct et régulier des factures par l’État.
Aujourd’hui encore, la situation reste inchangée. Bien évidemment, nous comprenons la situation de l’État du Sénégal. Il est contraint, très endetté, et ne dispose pas toujours des ressources nécessaires pour payer. Les autorités l’ont souvent répété : si cela ne tenait qu’à elles, elles paieraient tout le monde, et intégralement. Le secteur du BTP ne veut pas être le seul à signaler l’existence de cette dette intérieure. D’autres secteurs sont également concernés. Mais nous devons alerter sur le fait que l’intérêt de la nation, l’intérêt du Sénégal, c’est qu’il y ait de moins en moins de dette intérieure vis-à-vis du secteur privé. Car cela fragilise les entreprises et, au-delà, l’économie tout entière.
Avez-vous l’espoir que l’État dispose de ressources à décaisser pour vous ?
Dans toutes les lois de finances, celles de 2025 comme celles de 2026, l’État a pris des engagements. Je me rappelle même que le chef de l’État lui-même en avait fait l’annonce en 2025. Il avait indiqué que la loi de finances rectificative prévoyait de payer une partie des entreprises. Cela a été programmé, mais nous ignorons si les paiements prévus ont été entièrement effectués. Il en est de même pour la loi de finances de 2026. Nous gardons l’espoir, mais notre préoccupation est surtout qu’il n’y ait plus du tout de phénomène d’accumulation de dettes vis-à-vis du secteur privé. C’est à cela que les techniciens du ministère des Finances, et plus globalement l’État, doivent s’atteler. L’État doit payer les créances du secteur privé, mais il doit aussi faire en sorte qu’il n’y ait plus de nouvelles dettes. Ce n’est pas normal.
Pensez-vous sérieusement à des possibilités de relance du secteur des BTP ?
Le contexte n’est pas très favorable, parce que le niveau des investissements est en baisse par rapport à ce que nous avons connu par le passé. Il n’y a pas si longtemps, la commande publique avoisinait les 3 000 milliards de FCFA, dont environ 70% pour les infrastructures. Sachant que ces infrastructures sont mises en œuvre par le secteur du BTP, cela générait beaucoup d’activités. Aujourd’hui, du fait du faible niveau d’investissement de l’État, les activités du BTP et de l’industrie de la construction sont en nette baisse et de manière significative. Si vous ajoutez à cela le recul des investissements privés, cela affecte fortement les entreprises. Dans le secteur du BTP, le moral est donc au plus bas. Même s’il y a quelques travaux qui seront lancés au sud du pays, ainsi que certains projets de réhabilitation routière à Dakar et dans sa banlieue, le volume de ces travaux n’est pas suffisant pour soutenir l’activité du BTP dans son ensemble. En tout cas, pas assez pour lui permettre de retrouver son dynamisme. Il y a donc un ralentissement évident.
Maintenant, si vous me permettez, je peux développer deux axes de travail que nous avons identifiés pour relancer le secteur. En mai 2025, nous avons réuni ce que nous appelons une inter-fédération. Toute la branche professionnelle du BTP y a participé, de même que les promoteurs immobiliers et les industriels de la construction. Cela a été l’occasion pour nous de proposer une grande initiative État-secteur privé national pour la production massive de logements. La production de logements, qu’il s’agisse de logements sociaux, économiques ou de standing, crée une dynamique qui touche de nombreux secteurs. Au Sénégal, le déficit est estimé à 500 000 logements. La mise en œuvre d’un programme ambitieux par l’État, avec le concours du secteur privé, permettrait de relancer le BTP ainsi que d’autres secteurs connexes. Nous avons donc appelé les autorités à travailler étroitement avec nous pour lancer un programme ambitieux de logements, adossé au Programme national d’accès au logement et de renouveau urbain (PNALRU), conçu par le ministère de l’Urbanisme. Notre ambition était, et demeure, d’aider l’État à donner corps à ce programme. Nous attendons toujours sa concrétisation. Ensuite, lors de notre dernière table ronde du 9 avril, nous avons formulé une autre proposition à l’État : celle d’un New Deal pour les infrastructures.
En quoi consiste ce New Deal, concrètement ?
Ce New Deal consiste à alléger significativement le fardeau de l’État, qui dispose aujourd’hui d’une faible capacité de mobilisation de ressources financières, en l’invitant à s’appuyer davantage sur son secteur privé national. Le premier pilier de ce New Deal repose sur l’implication massive du secteur privé national. Il s’agirait pour l’État du Sénégal de concevoir son programme d’investissement dans les infrastructures, d’en assurer la planification, puis de demander au secteur privé de le réaliser. En résumé, ce premier pilier constitue un changement de paradigme. Il vise à inviter le secteur privé à une appropriation forte du programme national d’investissement.
Le deuxième pilier consiste à encourager le secteur privé national sénégalais, notamment pour les grands projets comme les autoroutes, à se structurer en consortiums. Il en serait de même pour les programmes structurants dans l’énergie, le transport ou l’hydraulique, qui nécessitent des moyens considérables. Dans le domaine du transport, par exemple, le TER a coûté plus de 1 000 milliards de FCFA et a été réalisé par un consortium. Même si la plus grande part des travaux a été exécutée par des entreprises étrangères, certaines entreprises sénégalaises ont tout de même pu bénéficier de ce vaste programme d’investissement. Aujourd’hui, nous estimons que ce doivent être des consortiums d’entreprises sénégalaises, et eux seuls, qui soient placés au premier plan et responsabilisés pour porter la commande publique.
Le troisième pilier de ce New Deal pour les infrastructures consiste à structurer le financement autour des partenariats public-privé (PPP). L’État dispose de deux grands instruments pour réaliser ses investissements : les marchés publics et les partenariats public-privé. Dans le cas des marchés publics, c’est l’État qui structure le projet, réalise les études, conçoit l’ouvrage, assure la structuration financière et la levée de fonds, puis lance les appels d’offres. Les entreprises soumissionnent ensuite et, en général, la meilleure offre est retenue. Le second mécanisme est celui des PPP. Dans ce cas, il est attendu du secteur privé qu’il conçoive le projet, recherche les financements et réalise l’infrastructure. Pour se rémunérer, l’entreprise peut structurer le PPP selon le modèle de la concession. Elle assure la construction, mais aussi l’exploitation commerciale et financière de l’infrastructure, ce qui lui permet de se rembourser, ou de permettre aux banques ayant financé le projet de se rembourser. Cela évite à l’État de s’endetter directement. Grâce à un recours plus fréquent aux PPP, l’État pourrait consacrer davantage de ressources aux secteurs prioritaires comme l’éducation, la santé ou la sécurité. Cela lui permettrait aussi de soutenir plus facilement le fonctionnement de certains services publics structurellement déficitaires, comme le Train express régional (TER). L’État pourrait ainsi subventionner plus aisément l’électricité, l’accès à l’eau ou encore l’éducation, sans devoir s’endetter parallèlement de façon massive pour investir. Ce troisième pilier repose sur le recours aux PPP comme alternative à l’endettement systémique de l’État.
Enfin, le quatrième pilier consiste à permettre au secteur privé de s’appuyer sur les banques privées sénégalaises, ainsi que sur les banques de développement sous-régionales. Dans un premier temps, les banques privées sénégalaises pourraient financer les dépenses liées aux phases de développement et de maturation des projets. Comme vous le savez, chaque projet d’infrastructure nécessite des études techniques, environnementales, économiques, d’impact et de rentabilité. Toutes ces études ont un coût important, et il faut pouvoir les financer. Nous pensons que les banques privées sénégalaises sont en mesure d’intervenir dans cette première phase. Ensuite, dans la phase proprement dite de financement de la construction, elles pourraient s’associer à des banques de développement sous-régionales afin de porter les opérations.
Nous estimons que, chaque année, entre 2 000 et 3 000 milliards de FCFA peuvent être mobilisés par nos banques pour aider l’État et le secteur privé national à réaliser des programmes d’infrastructures, tout en évitant le recours systématique à des financements extérieurs souvent conditionnés à l’intervention de multinationales étrangères. Ce New Deal a été proposé aux autorités, et nous pensons qu’elles y accorderont une oreille attentive. J’espère que nous pourrons aller rapidement vers des concertations permettant d’en poser les bases. Parce que le secteur du BTP est un secteur structurant et porteur. Il est porteur parce qu’il soutient l’économie et accompagne les efforts de l’État. Nous avons une vraie ambition pour notre pays. Et nous attendons que l’État fasse appel aux acteurs du BTP afin qu’ils puissent pleinement jouer leur rôle de pilier de l’économie. A ce moment-là, on mesurera à quel point nous avons un bon secteur du BTP : un secteur engagé, patriote, et sensible aux enjeux de transformation économique. Et nous ne ménagerons aucun effort pour être aux côtés de l’État pour le bien-être des populations.
Propos recueillis par
Abdoulaye DIAO

