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MAKHOURÉDIA GUÈYE, ARTISTE-COMEDIEN: Le « Louis de Funès sénégalais », ou l’art de rire pour dire vrai

Il s’appelait Mamadou Guèye, mais c’est sous le nom de son personnage qu’il est entré dans l’histoire. Makhourédia Guèye, comédien, musicien, acteur de cinéma, a traversé plus de six décennies d’art sénégalais, portant, dans l’hilarité comme dans la lucidité, le miroir d’une société en mutation. À l’occasion de la Journée mondiale du Théâtre, son nom résonne avec une intensité particulière.

Né en 1928 à Pire, Makhourédia Guèye grandit dans une famille nomade qui finit par s’installer à Thiès. Le jeune Mamadou Guèye obtient son certificat d’études avant de se former en comptabilité, un métier qui le conduit jusqu’au Mali. C’est à Kati, aux portes de Bamako, que naît l’étincelle artistique. Il y fonde l’Idéal Jazz, un ensemble musical qui sillonne Mopti, Ségou, Gao, Bobo-Dioulasso et Sikasso.
Multi-instrumentiste accompli – guitare, batterie, banjo, accordéon, trompette – il choisit finalement le saxophone comme instrument de prédilection. De retour au Sénégal, il cofonde en 1950, avec Bira Guèye, le groupe Harlem Jazz, explorant des rythmes variés tels que la valse, le tango, le paso doble, la biguine ou encore le boogie-woogie.
Mais c’est sur les planches et à la radio que naît véritablement la légende. Dès 1945, il fait ses premiers pas de comédien, une vocation qui ne le quittera jamais. En 1964, l’Office de Radiodiffusion du Sénégal (ORDS) diffuse la pièce radiophonique « Makhourédia Guèye, chauffeur de taxi », écrite par Ibrahima Mbengue. Dans cette satire mordante, il incarne un chauffeur à la fois rusé et bonhomme, confronté à un patron pingre, un personnage qui s’impose rapidement dans l’imaginaire collectif. Le surnom devient signature, puis mythe.
Son talent dépasse largement le cadre du théâtre populaire. Le réalisateur Ousmane Sembène, figure majeure du cinéma africain, en fait l’un de ses acteurs fétiches. Dans « Manda-bi » (1968), il campe Ibrahima Dieng, un père de famille pris dans les méandres de l’administration. Dans « Xala » (1975), il incarne le Président, symbole d’un pouvoir tourné en dérision. Dans « Ceddo » (1977), il devient roi, au cœur d’un récit sur les tensions religieuses et identitaires. Plus tard, Djibril Diop Mambéty lui confie le rôle du maire de Colobane dans « Hyènes » (1992). Autant de performances qui consacrent sa place dans le panthéon du cinéma sénégalais.
Sa rencontre, en 1976, avec Oumar Ba, alias Baye Peulh, à l’ASECNA, donne naissance à un duo comique mythique. Pendant plus de trente ans, les deux « vieux complices » électrisent scènes, écrans et espaces publicitaires, provoquant le rire tout en dénonçant, avec finesse, les travers de la société. Leur alchimie devient légendaire. À la disparition de Makhourédia Guèye, Baye Peulh mettra un terme à sa carrière théâtrale, comme si la scène avait perdu son sens sans lui.
Mamadou Guèye, dit Makhourédia, s’éteint dans la nuit du 5 au 6 avril 2008, à l’Hôpital général de Grand Yoff, à l’âge de 84 ans, après une longue maladie, dans un dénuement que dénoncent encore ceux qui l’ont connu. Un destin tragique partagé par nombre d’artistes sénégalais, célébrés de leur vivant mais souvent oubliés dans leurs derniers instants.
En 2004, le label Malèye Production crée en son honneur le Prix Makhourédia Guèye, destiné à redynamiser le théâtre populaire. Un hommage symbolique certes, mais encore insuffisant face à l’ampleur de son héritage. En ce 27 mars, son nom demeure ce qu’il a toujours été : une invitation à rire, à réfléchir, et à se souvenir que le théâtre est, avant tout, le miroir d’un peuple.

Adama AIDARA