LA BROSSE AFRICAINE, UN PATRIMOINE IMMATERIEL: « Sothiou », le petit bâton qui raconte une grande histoire
Le « sothiou », appelé en wolof ainsi, cure-dent ou brosse à dents traditionnelle en français, n’est pas qu’un simple bâtonnet utilisé pour l’hygiène bucco-dentaire. Au Sénégal et dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest, cet objet modeste est un véritable symbole culturel. Il s’inscrit dans les habitudes quotidiennes, les pratiques spirituelles et même dans certaines traditions sociales.
En cette période de Ramadan, le « sothiou » retrouve une popularité encore plus grande. Très prisé pour garder une haleine fraîche pendant le jeûne, il accompagne des milliers de Sénégalais dans leur quotidien. Derrière ce petit morceau de bois se cachent pourtant des vertus, des symboles et des histoires que beaucoup ignorent encore.
Dans les rues de Dakar, le « sothiou » partout
Au Sénégal, il suffit de parcourir les rues pour constater l’omniprésence du « sothiou ». Dans les marchés, aux carrefours ou dans les ruelles, les vendeurs se multiplient. Certains installent leur marchandise sur de petits étals improvisés, d’autres sillonnent les quartiers avec des plateaux ou des cartons posés sur la tête.
À Colobane, l’un des marchés les plus animés de Dakar, la scène est presque quotidienne. En milieu de journée, sous un soleil écrasant, la foule se presse entre les étals de friperies, de gargotes et de petits commerces. Les klaxons des voitures se mêlent aux cris des vendeurs qui interpellent les passants. Les « Jakartamen » zigzaguent entre les véhicules, tandis que la fumée des pots d’échappement alourdit l’air.
Non loin de la station, un attroupement se forme autour d’un vendeur de « sothiou ». Les bâtonnets sont soigneusement alignés : longs, fins, épais ou légèrement courbés. Chacun choisit selon ses préférences.
Aïda, la trentaine, observe la marchandise. Pour elle, le « sothiou » a une fonction simple. « Franchement, le ‘sothiou’ sert surtout à prendre soin des dents et éviter la mauvaise haleine. Mais je pense aussi qu’il y a un aspect culturel », confie-t-elle en gesticulant légèrement, ses faux ongles brillant au soleil.
À quelques mètres, un jeune Jakartaman intervient avec humour : « Pour moi, le ‘sothiou’, c’est juste pour blanchir les dents ! ». Comme beaucoup de jeunes, il ignore que ce petit bâton cache bien plus qu’un simple usage dentaire.
Une tradition ancienne et spirituelle
Pour certains gardiens de la tradition, le « sothiou » est un héritage culturel et spirituel. L’animateur culturel Bara Diène, connu pour son émission « Yor-Yor » sur Walf, rappelle que plusieurs dizaines d’arbres servent à fabriquer ces bâtonnets aux propriétés variées.
« Le Prophète (Paix et Salut sur Lui) utilisait le ‘sothiou’ avant chaque prière. C’est un élément d’esthétique et de purification. La relation entre l’homme et la nature ne date pas d’aujourd’hui », explique-t-il. Selon lui, chaque type de bois possède ses vertus et son usage spécifique.
Entre esthétique, sociabilité et traditions féminines
Au-delà de l’hygiène, le « sothiou » a longtemps occupé une place dans les codes sociaux et les traditions. Dans certaines régions, les femmes personnalisaient leur « sothiou ». En fin d’après-midi, vers 17 heures, elles sortaient élégamment habillées dans les rues, mâchant ce petit bâton devenu presque un accessoire de coquetterie.
Les traditions racontent également que les femmes trouvaient parfois dans le « sothiou » un prétexte discret pour discuter entre elles. « Quand elles voulaient se retrouver pour parler tranquillement, elles disaient qu’elles allaient chercher du ‘sothiou’ dans la forêt. On disait que les murs ont des oreilles, mais que les arbres, eux, sont muets », raconte un passionné de traditions.
Dans certaines cérémonies, un « sothiou » personnalisé pouvait même être offert à un invité d’honneur, symbole d’accueil et de respect.
Des vertus médicinales reconnues
Au-delà du symbole culturel, le « sothiou » possède également de véritables propriétés thérapeutiques. Selon des spécialistes et connaisseurs des plantes, l’acacia nilotica « neb-neb » est efficace contre les maux de dents, le « kinkeliba » possède des vertus antiseptiques, le colatier « gouro » peut aider contre la dysenterie et les aphtes, le « warek » lutte contre la mauvaise haleine, le « soumpou » est réputé pour aider à réguler la tension.
Dans la tradition populaire, certains attribuent même à certains « sothiou » des effets aphrodisiaques ou mystiques. Une anecdote célèbre raconte que le héros historique Lat-Dior aurait reçu un « sothiou » spécial en bois de tamarin offert par un génie avant une bataille, qu’il devait mâcher pendant sept jours pour bénéficier de sa protection.
La science confirme ses bienfaits
Les recherches scientifiques ont également confirmé l’intérêt du « sothiou ». Les analyses montrent que ces bâtonnets contiennent plusieurs composés bénéfiques pour la santé bucco-dentaire : fluorures, calcium, phosphore, silice, acides oléiques et linoléiques.
On y retrouve aussi des molécules antiseptiques naturelles comme l’eugénol, le thymol ou encore l’eucalyptol, connues pour leurs propriétés antibactériennes.
Un patrimoine vivant
Aujourd’hui encore, dans les bus, les bureaux, les restaurants ou même dans les salles de classe, le « sothiou » accompagne discrètement le quotidien des Sénégalais.
Objet simple, presque banal en apparence, il reste pourtant un héritage culturel profondément enraciné dans les habitudes et les traditions africaines.
Plus qu’un simple cure-dent, le « sothiou » est un petit morceau de nature, de culture et d’histoire que l’on mâche chaque jour sans toujours en connaître toute la richesse.
Adama AIDARA

