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JEUX DE HASARD PENDANT LE JEÛNE: Une interdiction religieuse largement ignorée par les parieurs

Le jeûne ne se résume pas à une simple abstinence de nourriture et de boisson du lever au coucher du soleil. Dans la tradition musulmane, il constitue un moment de purification spirituelle, de discipline des désirs et de recentrage sur l’essentiel. C’est aussi une période de partage et de solidarité. Pourtant, certains comportements proscrits par la religion continuent d’être observés durant ce mois béni du Ramadan. C’est notamment le cas des jeux de hasard, auxquels de nombreux parieurs restent fidèles, malgré l’interdiction religieuse.

Dans plusieurs kiosques de paris et points de vente de loterie à Dakar, l’affluence ne semble guère faiblir, même en cette période de jeûne. Les amateurs de paris hippiques, de loterie ou de paris sportifs continuent d’y affluer, souvent conscients du caractère illicite de ces pratiques en islam.

Amadou Ndiaye, la soixantaine révolue, reconnaît sans détour la contradiction entre sa foi et son habitude. Assis parmi une dizaine d’autres parieurs dans un kiosque de la capitale, il admet que les jeux d’argent sont haram (interdits) en islam, encore plus durant le Ramadan.

« Presque un moyen de subsistance »

« Cela fait une vingtaine d’années que je fréquente ces lieux pour tenter de gagner un peu d’argent. Je suis musulman pratiquant, je jeûne, mais malgré tout je continue de venir jouer. C’est devenu une habitude, presque un moyen de subsistance. Peut-être que Dieu nous pardonnera », confie le jeune homme, vêtu d’une chemise bleue clair et les lunettes bien ajustées sur le visage.

À ses côtés, un autre habitué évoque plutôt la dureté des conditions de vie. Selon lui, pour certains Sénégalais âgés ou malades, les jeux de hasard apparaissent comme un dernier recours économique. « Je suis père de trois enfants. Avec mon âge et mon état de santé, je ne peux plus exercer les travaux pénibles que je faisais auparavant. Quand je gagne parfois, cela permet d’aider ma femme qui supporte aujourd’hui l’essentiel des charges de la famille. Avant, je bénéficiais de la bourse de sécurité familiale, mais cela fait plus d’un an que je ne la perçois plus », raconte cet homme d’une soixantaine d’années, un stylo et une feuille à la main, prêt à inscrire ses numéros pour parier sur une course de chevaux du PMU.

Dans la salle, certains suivent avec attention les deux écrans accrochés au mur pour connaître l’ordre d’arrivée des chevaux. D’autres remplissent méthodiquement leurs grilles de jeu. Un maçon à la retraite renchérit : « J’ai appris le Coran et je connais parfaitement ce que ma religion recommande ou interdit. Mais faute de moyens, je suis obligé de miser de temps en temps. Avec mon âge, je ne peux plus travailler comme avant. Quand on a une famille à nourrir et peu de soutien, on se retrouve parfois dans ces situations ».

Un moyen de tromper le jeûne

Pour d’autres, la fréquentation des kiosques de paris est aussi un moyen de passer le temps et d’oublier les longues heures du jeûne. Dans un kiosque de paris sportifs, les discours sont similaires. Les habitués reconnaissent le caractère répréhensible de leur pratique, mais évoquent l’habitude ou l’espoir de gains.

« Nous sommes tellement habitués que nous ne pouvons pas arrêter, même pendant le jeûne. C’est grâce à ce jeu que j’ai pu réaliser certaines choses dans ma vie. Ce n’est pas bien, mais je préfère tenter ma chance plutôt que de voler ou de tricher », affirme Moustapha Mbaye, assis sur la moto qu’il dit avoir achetée grâce aux gains issus des paris sportifs.

Avec le développement des plateformes numériques, les paris se poursuivent également en ligne, sans interruption. « Tant qu’il y a des matchs, on joue. Aujourd’hui, c’est presque devenu un travail pour certains d’entre nous », ironise Yahya Thiam, étudiant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Pour lui, les paris sportifs représentent même « le premier travail décroché après le baccalauréat ».Son ami, en revanche, affirme avoir fait un choix différent. « Je n’ai jamais essayé, même si presque tous mes camarades jouent. Et je ne compte pas le faire, surtout pendant ce mois sacré de Ramadan consacré à la dévotion et à la purification », assure-t-il.

Une contradiction assumée

Certains parieurs assument pleinement cette contradiction entre leur pratique et leur foi. C’est le cas de M. Diémé, habitué des lieux depuis près d’une décennie. Selon lui, arrêter les jeux uniquement pendant le Ramadan serait une forme d’hypocrisie.

« Ce qui est interdit avant le Ramadan l’est également pendant le Ramadan. Arrêter de jouer uniquement parce que je jeûne serait hypocrite. Cela fait presque dix ans que je viens ici. C’est devenu un passe-temps. J’ai un métier, mais les difficultés de la vie me poussent parfois à miser pour régler certains problèmes », justifie-t-il, avant d’ajouter, résigné : « Dieu est miséricordieux. Peut-être qu’il nous pardonnera ».

Les gérants touchés par la crise et les nouvelles taxes

Du côté des gérants de kiosques de paris, l’ambiance n’est pourtant pas à l’euphorie. Beaucoup affirment subir de plein fouet la conjoncture économique difficile. Papa Moussa Ndiaye, vendeur de tickets dans un espace de paris à Ouakam, explique que la fréquentation a nettement baissé ces derniers mois.

« Rien ne va dans le travail. Les clients sont de plus en plus rares. La taxe de 20% appliquée par le gouvernement sur les gains a découragé beaucoup de parieurs », confie-t-il.

Selon lui, cette mesure fiscale a fortement impacté le chiffre d’affaires du secteur, déjà fragilisé par la baisse du pouvoir d’achat.

Malgré tout, les kiosques continuent d’ouvrir leurs portes chaque jour, attirant ceux qui espèrent encore décrocher le ticket gagnant, quitte à ignorer les prescriptions religieuses du mois de Ramadan.

Abdoulaye DIAO