À LA DECOUVERTE DE KACHIKALLY CROCODILE POOL AND MUSEUM DE BANJUl: Quand les crocodiles deviennent gardiens de la fertilité
À Bakau, près de Banjul, le site sacré de Kachikally fascine autant qu’il intrigue. Entre légendes mandingues, rites de fertilité et proximité surprenante avec plus d’une centaine de crocodiles réputés inoffensifs, ce sanctuaire gambien incarne la rencontre singulière entre spiritualité, tradition et tourisme.
Banjul (Envoyée spéciale) – À quelques kilomètres de Banjul, en Gambie, dans la localité côtière de Bakau, un silence presque religieux enveloppe un site pas comme les autres. Ici, au Kachikally Crocodile Pool and Museum, les crocodiles ne sont ni traqués ni redoutés. Ils sont sacrés.Derrière une entrée modeste, le visiteur pénètre dans une clairière ombragée par d’immenses fromagers pluricentenaires.
L’air est humide, chargé d’odeurs végétales. Des bancs en bois accueillent les curieux. Un sentier en terre mène vers une mare aux eaux vertes, immobile, presque opaque.Une mare sacrée au cœur de la villeC’est là que vivent plus d’une centaine de crocodiles du Nil. Le bassin, d’environ six mètres de profondeur pour vingt-deux mètres de largeur, constitue le cœur mystique du site.
Contrairement aux réserves animalières classiques, les reptiles ne sont pas enfermés derrière des grilles imposantes. Ils évoluent librement dans l’enceinte, parfois à quelques centimètres des visiteurs.Le plus surprenant reste cette proximité : certains touristes s’accroupissent pour poser la main sur le dos rugueux d’un crocodile immobile. Une scène impensable ailleurs.
Un sanctuaire de fertilité
Au-delà de l’attrait touristique, Kachikally est d’abord un lieu spirituel. Depuis des siècles, il est réputé pour ses pouvoirs liés à la fertilité. Des femmes venant de toute la Gambie, mais aussi du Sénégal voisin, y effectuent des rituels dans l’espoir de concevoir un enfant.
Le protocole est simple et empreint de symbolisme : un pagne neuf, quelques noix de cola, un dalasi (monnaie locale) symbolique. L’eau sacrée du puits est versée dans une calebasse. La femme se lave selon des rites transmis par la famille gardienne du site. « Si Dieu le veut, l’enfant viendra », explique le conservateur.
Les célibataires en quête de mariage, tout comme des malades dont les traitements médicaux semblent inefficaces, sollicitent également la bénédiction des eaux de la marre des crocodiles.
Entre mythe mandingue et islam
Selon la tradition orale, le nom « Kachikally » proviendrait du mot mandingue Katchika, signifiant « soulever ». La légende raconte que des esprits – des jinns – habitaient jadis le lieu. Une épreuve aurait permis à la famille Badian d’hériter du site, à condition d’embrasser l’islam et de renoncer à leurs anciennes croyances.
Cette double identité – africaine traditionnelle et musulmane – donne au site une dimension unique. Les rites actuels mêlent respect des ancêtres et invocation divine.Un musée pour raconter l’histoireLe site abrite également un petit musée ethnographique.
À l’intérieur, des instruments de musique traditionnels, des masques rituels, des poteries anciennes, des photographies retraçant l’histoire de la Gambie coloniale. Ce musée rappelle que Kachikally n’est pas seulement un espace mystique, mais aussi un lieu de mémoire culturelle.
Face à l’afflux quotidien – plus d’une centaine de visiteurs en moyenne – les gestionnaires ont mis en place des mesures de sensibilisation. Les crocodiles sont nourris exclusivement au poisson, environ 250 kilogrammes par jour, afin d’éviter toute agressivité liée à l’odeur du sang.
Des guides expliquent les règles de prudence : ne pas courir, ne pas toucher la tête des reptiles, éviter les gestes brusques. Car, malgré leur apparente placidité, ces animaux restent des prédateurs puissants.
Une expérience hors du temps
Kachikally offre une expérience rare : celle d’un contact direct avec une nature sacrée. Le visiteur repart avec des images fortes : un crocodile immobile sous le soleil, une femme murmurant une prière au bord de l’eau, un enfant observant avec fascination ces créatures ancestrales.
Dans cet antre verdoyant de Bakau, la chance semble se conjuguer au présent. Et les crocodiles, loin d’être des monstres redoutés, deviennent les silencieux gardiens d’un héritage spirituel vivant.
Adama AIDARA

