RACINE KANE (1917-1999): Itinéraire d’un acteur de l’histoire politico- médiatique du Soudan français /Mali et de l’Afrique
La trajectoire de Mamadou Racine Kane, plus connu sous le nom de Racine Kane, s’inscrit au croisement de plusieurs dynamiques majeures du XXᵉ siècle ouest-africain : la mutation des sociétés coloniales, la Seconde Guerre mondiale et les processus de décolonisation, la construction des États modernes, l’unité africaine et l’émergence des médias nationaux comme instruments de souveraineté.
Officier des Forces françaises de l’intérieur, avec le grade de Capitaine, à la fin de la seconde guerre mondiale, il devient technicien radio après avoir refusé de servir l’armée coloniale française en Indochine, il apprendra le métier de journaliste en Suède, avant de revenir travailler à la radio de l’AOF, basée à Dakar, dont il sera le dernier directeur.
A l’éclatement de la Fédération du Mali, en 1960, il choisit le camp de Modibo Keita et sera le premier directeur de Radio Mali.
Racine sera l’un des membres fondateurs de l’Union des radios et télévisions nationales d’Afrique (l’URTNA), la première organisation panafricaine, créée en 1962 à Lagos (Nigeria) sous l’égide de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), pour faciliter l’échange de programmes, négocier les tarifs satellitaires entre États africains, et représenter la voix de l’Afrique dans les affaires de communication et de télécommunications dans le monde.
C’est sous son magistère que le Centre technique et le Centre d’écoute et de mesure de l’URTNA seront installés respectivement à Bamako et Markala au Mali. C’est alors qu’il participait à la conférence de l’URTNA sur le rôle de la radio et de la télévision dans le développement social, en 1968 à Kinshasa (Zaïre), que les militaires renversent le Président Modibo Keita et prennent le pouvoir à Bamako. Il décide dès lors de se réfugier en Algérie ou il exercera, pendant quelques années les fonctions de correspondant de l’Agence Reuter.
Il retourne au Sénégal, en 1976, pour y diriger le bureau Afrique de l’Ouest de l’Agence Algérie Presse Service (APS) jusqu’à sa mort, en novembre 1999.
Racine Kane occupe une place singulière dans l’histoire des élites africaines formées par des trajectoires multiples : militaires, spirituelles, intellectuelles et administratives.
Né en 1917 à Fatola, dans le cercle de Kays, au sein d’une famille imprégnée de tradition guerrière et de culture islamique, Racine Kane incarne une génération qui passa de la formation coranique à l’école coloniale, et de la discipline militaire à la création d’institutions civiles.
Son parcours illustre la capacité d’adaptation des élites ouest-africaines dans un siècle charnière, marqué par la transition entre colonisation, luttes d’indépendance, et consolidation des jeunes États africains.
Ce parcours singulier propose une analyse structurée de son itinéraire, depuis son enfance dans l’environnement hamawiyya tidjaniyya de Nioro du Sahel (Mali) jusqu’à son dernier poste de journaliste en Algérie et au Sénégal, en passant par sa formation militaire, ses études techniques en Suède, et son rôle fondateur dans l’histoire des médias au Mali.
Origine familiales et formation religieuse (1917-1927)
Racine Kane est né en 1917, au sein d’une famille où se conjuguent prestige lignager et héritages culturels multiples. Son père, Ibrahima Racine Sy, et sa mère, Fatoumata Wane, appartenaient à des familles « hallpullar [Peul] » notables du Haut-Kayes. La figure la plus marquante de son ascendance demeure toutefois son grand-père et homonyme, le capitaine Mamadou Racine Sy, officier indigène parmi les plus gradés de l’armée coloniale française à la fin du XIXᵉ siècle et fidèle auxiliaire du commandant Louis Archinard. Cette ascendance militaire forgea, dès l’enfance, une culture familiale de discipline, de loyauté et de service.
Après la mort précoce de son père, le jeune Racine fut placé sous la responsabilité de son grand frère et cousin, Mamadou Racine Sy, instituteur formé à l’école française. Ce dernier servait alors à Nioro du Sahel, foyer du mouvement hamalliste dirigé par Cheikh Hamallah, figure religieuse influente du Soudan occidental. Mamadou Racine, instituteur polyglotte et lettré, jouait le rôle de scribe et de traducteur des correspondances en français de Hamallah, ce qui plaça Racine Kane, encore enfant, dans un environnement où se mêlaient militance religieuse, résistance spirituelle et rapports souvent tendus avec l’administration coloniale.
De 1921 à 1927, Racine Kane fut confié à l’un des maîtres religieux les plus proches du Cheikh Hamallah : Bouyé Ould Cheikh, érudit respecté et beau-frère du maître. C’est sous sa direction qu’il mémorisa de larges parties du Coran, acquit une solide formation théologique et s’imprégna d’une éthique spirituelle austère. Cette période fut déterminante : elle façonna son sens de la discipline, sa piété personnelle, mais aussi son rapport particulier à l’autorité, fondé sur la loyauté, mais jamais sur la soumission inconditionnelle.
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De l’école coloniale à l’engagement militaire (1923-1945)
Après six années de formation religieuse et son enrôlement à l’école primaire à Nioro du Sahel, Racine Kane retourna dans la région de Kayes où il poursuivit ses études primaires, puis intégra l’école régionale. Cette transition entre enseignement islamique et enseignement occidental illustre un phénomène courant au sein des familles notables, soucieuses d’ouvrir leurs enfants à de nouvelles opportunités administratives.
À la fin des années 1930, alors que l’Europe glissait vers la guerre, Racine Kane rejoignit Dakar, terre d’origine de son grand-père paternel, où il fut accueilli par son oncle Makhan Sy à la Medina. En 1938, il quitte Dakar pour entreprendre des études de technicien en communication en France. C’est là qu’il s’engagea, en 1940, dans les groupes militaires de la Résistance interne, au moment où l’armée française mobilisait massivement les tirailleurs sénégalais. Comme beaucoup de jeunes ouest-Africains, il fut entraîné dans les opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale.
Bien que les détails de ses campagnes militaires précises demeurent lacunaires, l’évolution de sa carrière est, elle, révélatrice : en 1945, à la Libération de la France, Racine Kane avait atteint le grade de capitaine dans les Forces françaises de l’Intérieur (FFI). Ce niveau hiérarchique, rare pour un Africain, atteste d’un parcours exemplaire, marqué par la bravoure au combat, la capacité de commandement et la reconnaissance de ses supérieurs.
À la fin du conflit, la France sollicita de nombreux anciens militaires africains pour servir dans les guerres coloniales d’Indochine. Racine Kane fit un choix lourd de sens : il refusa de servir dans ces théâtres d’opérations, estimant que ces engagements ne correspondaient plus à la mission qui avait justifié son entrée dans les FFI. Ce refus témoignait d’une conscience politique précoce et d’une sensibilité anticoloniale naissante.
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Stockholm et l’apprentissage du métier radiophonique (1946-1958)
Après son retrait de la carrière militaire, Racine Kane entreprit une reconversion novatrice : il se rendit à Stockholm, en Suède, pour se former aux technologies radiophoniques. La Scandinavie était alors un centre d’excellence en matière d’ingénierie électronique et de communication. Cette formation lui permit d’acquérir un savoir-faire rare en Afrique subsaharienne : maîtrise des équipements de transmission, gestion technique des stations, compréhension des ondes et logiques de diffusion.
Ce capital technique devient déterminant au moment des indépendances. Les pays francophones nouvellement créés recherchaient en effet des cadres capables de maîtriser des outils modernes de souveraineté : imprimerie, radiodiffusion, télécommunication. Dans ce domaine, Racine Kane faisait partie d’une élite continentale extrêmement réduite.
Premier directeur de la Radio de la Fédération du Mali puis de Radio Mali (1959-1968)
À la veille des indépendances, Racine Kane fut rappelé en Afrique pour diriger la Radio de la Fédération du Mali, entité regroupant le Sénégal et le Soudan français (futur Mali). Il en fut le premier et unique directeur en 1959, car la Fédération éclata dès août 1960. À cette date, il fut nommé premier directeur de Radio Mali en 1960, poste qu’il occupa jusqu’en 1968.
Son action à la tête de l’institution fut structurante à plusieurs niveaux :
Professionnalisation des ressources humaines, il organisa le recrutement de la première génération de personnels radiophoniques maliens (techniciens, speakers, journalistes-reporters etc.)
Et envoya des cohortes entières de jeunes professionnels en URSS, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, ainsi qu’en France, afin de permettre au Mali de disposer d’un vivier national de spécialistes en communication.
Modernisation des infrastructures
C’est grâce à lui que la radio nationale a acquis sa parcelle actuelle située à Bozola et arrachée à une zone marécageuse environnante. Et aussi grâce à ses relations étroites avec la République populaire de Chine, Racine Kane facilita la mise en place d’une antenne émettrice internationale, installée sur la route de Kati. Cet équipement renforça considérablement la puissance de diffusion du Mali, permettant une couverture radiophonique dépassant largement les frontières nationales et touchant la diaspora malienne jusqu’en Europe.
Institutionnalisation de la Radio comme outil d’État
Sous sa direction, la radio devint un instrument stratégique de l’État malien, dans une période où l’information, la culture et l’éducation radiophoniques participaient à la consolidation nationale.
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Coup d’État de 1968 : Exil et carrière journalistique en Algérie (1968-1975)
En 1968, Racine Kane fut nommé ambassadeur du Mali en Égypte. Cependant, alors qu’il était en mission à l’étranger, survint le coup d’État du 19 novembre 1968, orchestré par le lieutenant Moussa Traoré, renversant le président Modibo Keïta.
Ne partageant ni les orientations du nouveau régime, ni les purges administratives qui s’ensuivirent, Racine Kane s’établit en Algérie, pays alors engagé dans une politique d’accueil des cadres africains et de soutien aux mouvements progressistes. Il devint pendant quelques années, correspondant local de Reuters.
A son retour au Sénégal, en septembre 1976, il deviendra le correspondant régional de l’Agence publique Algérie Presse Service (APS). Racine Kane exerça cette activité pendant près de trois décennies, malgré un âge avancé, avec une rigueur professionnelle reconnue, jusqu’à sa mort à 83 ans.
Vie professionnelle, héritage et dernières années
Homme de forte moralité, héritier de valeurs familiales de solidarité, Racine Kane fut tout au long de sa vie un tuteur pour de nombreux enfants du cercle familial élargi, qu’il accueillit, logea et accompagna dans leur parcours scolaire, aussi bien à Bamako qu’à Dakar. Pour ses propres enfants, il adopta une attitude de père attentif et protecteur, soucieux de discipline, de réussite scolaire et d’éducation morale.
Revenu au Mali en 1991 après la chute du régime de Moussa Traoré, il y retrouva une partie de sa famille avant de regagner Dakar. Il s’éteignit en 1999, laissant derrière lui une mémoire respectée, marquée par une grande probité et un sens profond du devoir.
La vie de Racine Kane, Niorois d’adoption, éclaire plusieurs pans majeurs de l’histoire africaine du XXᵉ siècle : l’expérience des tirailleurs sénégalais dans la Seconde Guerre mondiale, la formation technique des élites aux avant-gardes européennes, la création des premières institutions médiatiques africaines, les recompositions politiques postcoloniales et les exils forcés qui les accompagnent.
Le rôle peu connu de Kane Racine dans la construction de la radiodiffusion malienne demeure essentiel : premier directeur de la Radio de la Fédération du Mali, premier directeur de Radio Mali, fondateur de la première organisation panafricaine, architecte des infrastructures techniques et formateur de plusieurs générations de professionnels. À ce titre, son parcours constitue une contribution majeure à l’histoire politique, technologique et culturelle du Mali contemporain.
Sources
Ibrahima Kane
Juriste, Dakar (Sénégal)





