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CORRUPTION AU SENEGAL: Les chiffres qui dérangent : ce que cachent les 68% de satisfaits

La lutte contre la corruption semble regagner la confiance d’une large partie de l’opinion publique sénégalaise. Selon les résultats de la dernière enquête menée par Afrobarometer au Sénégal, 68% des citoyens se déclarent satisfaits de la manière dont le gouvernement combat la corruption au sein de l’administration publique.

Réalisée en février et mars 2025 par le Consortium pour la recherche économique et sociale (CRES), l’enquête a porté sur 1.200 adultes, avec une marge d’erreur de ±3% et un niveau de confiance de 95%. Elle révèle qu’une faible majorité (53%) des Sénégalais estiment que le niveau de la corruption a diminué au cours des 12 derniers mois. Dans le détail, 29% parlent d’une baisse « quelque peu », tandis que 24% évoquent une diminution « importante ».

Mais cette lecture optimiste reste nuancée. 43% des répondants estiment que la corruption a stagné ou augmenté, traduisant une perception encore contrastée dans la société.

Des écarts marqués selon le profil des citoyens

La perception d’une hausse de la corruption est plus forte chez les populations les plus vulnérables. Elle atteint 27% parmi les citoyens vivant une pauvreté sévère, contre seulement 6% chez les plus nantis. Le niveau d’instruction joue également un rôle clé. Les personnes non instruites sont plus nombreuses à percevoir une aggravation du phénomène que celles disposant d’un enseignement post-secondaire.

Les femmes et les citadins se montrent également plus critiques que les hommes et les populations rurales, signe que l’expérience quotidienne et l’exposition aux services publics influencent fortement le regard porté sur la gouvernance.Police, impôts, justice : des institutions toujours sous soupçonMalgré les progrès perçus, la corruption demeure largement associée à plusieurs institutions clés.

Aux yeux des Sénégalais, les secteurs les plus touchés restent la police et la gendarmerie (39% estiment que « la plupart » ou « tous » sont corrompus), les services fiscaux (33%), les conseils municipaux (26%), les juges et magistrats (25%), la fonction publique (23%) et le milieu des affaires (22%).À l’inverse, les leaders religieux apparaissent comme les acteurs les moins entachés, confirmant leur statut particulier dans l’imaginaire collectif.

Quand la corruption devient une expérience vécue

Au-delà des perceptions, l’enquête met en lumière une réalité plus préoccupante : la persistance des pratiques de pots-de-vin dans la vie quotidienne. Parmi les citoyens ayant eu affaire aux services publics au cours de l’année écoulée 25% déclarent avoir payé pour éviter des ennuis avec la police, 26% pour obtenir un document d’identité, 21% pour bénéficier d’une assistance policière, 11% pour accéder à des soins médicaux.Ces chiffres confirment que, malgré les réformes, la corruption reste une expérience concrète pour une part significative de la population.

Des médias attendus au front de la transparence

Face à ce constat, les Sénégalais expriment une forte attente vis-à-vis des médias. Environ 66% des répondants estiment que la presse devrait enquêter en permanence et publier sur les affaires de corruption et les erreurs de gouvernance, considérées comme un levier essentiel de redevabilité publique.

Mais cette volonté de transparence se heurte à un obstacle majeur : la peur des représailles. Près de 69% des citoyens pensent que dénoncer la corruption expose à des conséquences négatives, freinant ainsi l’engagement civique et le signalement des abus.

Des réformes reconnues, mais encore incomplètes

Afrobarometer attribue l’amélioration de la perception globale à plusieurs avancées institutionnelles, notamment la consolidation d’organes spécialisés comme l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC), la publication régulière des rapports de la Cour des Comptes et le renforcement du dispositif de déclaration de patrimoine.La Stratégie nationale de lutte contre la corruption 2020-2024 a également marqué un tournant, en mettant l’accent sur la prévention, la coordination et la répression. Toutefois, le rapport souligne que des défis subsistent, en particulier dans l’application effective des mesures adoptées et la protection des lanceurs d’alerte.

Confiance en nette progression, combat à poursuivre

Entre 2021 et 2025, la satisfaction des Sénégalais à l’égard de l’action gouvernementale est passée de 17% à 68%, soit une progression spectaculaire de 51 points. Un signal fort, révélateur d’une confiance retrouvée, mais encore fragile.Car, si la perception d’un recul de la corruption progresse, les pratiques persistent, et la peur de dénoncer demeure. Autant de défis qui rappellent que la lutte contre la corruption au Sénégal, bien qu’engagée, reste un chantier de long terme, au cœur des attentes citoyennes et de la consolidation démocratique.

Harouna DEME