CAN 2025- AU-DELA DU TERRAIN: Ces superstitions qui hantent les journalistes africains
À chaque Coupe d’Afrique des Nations (CAN), la ferveur ne se limite pas aux joueurs et aux supporters. Dans les rédactions africaines, les journalistes sportifs – en particulier les envoyés spéciaux – composent eux aussi avec un univers de croyances et de superstitions, nourri à la fois par la culture et par l’expérience du terrain. Rituels discrets, mots soigneusement évités, habitudes immuables : autant de pratiques qui accompagnent la couverture d’une compétition aussi passionnelle qu’imprévisible.
TANGER, Maroc (Envoyée spéciale) – À la CAN 2025 au Maroc, qui réunit plus de 250 journalistes accrédités du côté de la délégation Sénégalaise, certains ont accepté de lever le voile sur ces croyances africaines qui, loin d’être anecdotiques, font partie intégrante du vécu de la compétition. Car, en Afrique, la CAN ne se joue pas uniquement sur la pelouse. Elle se vit aussi dans les tribunes de presse et les salles de rédaction.
Dans un football chargé d’émotion, d’histoire et d’identité nationale, ces croyances deviennent un moyen de gérer le stress, d’attirer la chance ou d’expliquer l’inexplicable. Certains journalistes refusent ainsi de porter une couleur précise les jours de match, surtout après une défaite associée à une tenue jugée « maudite ».
D’autres s’installent toujours à la même place en tribune de presse ou rédigent leurs articles selon un ordre immuable, convaincus que rompre leurs habitudes pourrait porter malheur à l’équipe qu’ils couvrent.Pendant la CAN, ces pratiques prennent encore plus d’ampleur. Il n’est pas rare qu’un journaliste évite de prononcer le mot « victoire » avant le coup de sifflet final, de peur de « jinxer » le résultat. Certains s’interdisent aussi de publier trop tôt des analyses optimistes ou des unes triomphalistes, après avoir vu, par le passé, des matchs basculer dans les dernières minutes.
Ces superstitions, loin d’être ridicules, traduisent surtout la profondeur du lien entre les journalistes africains et le football. Elles rappellent que, malgré leur devoir de neutralité et de professionnalisme, eux aussi restent des passionnés, imprégnés de cultures où le visible et l’invisible cohabitent naturellement. À la CAN, compétition mythique et imprévisible, la superstition devient ainsi un langage commun, un rituel silencieux qui accompagne plumes, micros et caméras jusqu’au dernier coup de sifflet.
Pour en avoir le cœur net, nous avons tendu le micro à plusieurs journalistes, sénégalais et étrangers, à l’occasion du match couperet Sénégal-Soudan, au stade Ibn Batouta de Tanger. Ce soir-là, en tribune de presse, certains journalistes, le ventre creux, profitent de la collation : petits fours, galettes salées, friandises, café, jus naturels ou thé à la menthe. D’autres, légèrement mouillés par quelques gouttes de pluie, sont déjà installés à leur place habituelle.
Superstition ou simple coïncidence ?
Les intéressés s’expliquent.Pour Samba Sy, journaliste à 13TV, il existe une part de croyance, même si les mentalités évoluent. « Il y a certaines choses traditionnelles auxquelles on continue de croire. Un ami me disait récemment : ‘Si on change de place, est-ce que ça va être bénéfique pour l’équipe ?’. Je lui ai répondu que si on doit gagner, on gagnera. Pour moi, ces détails ne déterminent pas le résultat. Les superstitions, je n’y crois pas trop… peut-être à 30% », dit-il en riant.
Surnommée la lionne de la presse sportive, Fatima Sylla, de la 2STV, toujours assise à la même place depuis le début de la compétition, rejette toute idée de superstition. « Non, je ne suis pas dans ça. Si je m’installe ici, c’est juste une question de feeling », confie-t-elle, avant d’aller saluer confrères et consœurs.
Un peu plus tendu à l’approche du match décisif, Cheikh Tidiane Diagne, de la RFM, livre une analyse plus nuancée. « L’Africain, et particulièrement le Sénégalais, est foncièrement superstitieux. Quand quelque chose marche, on a tendance à répéter les mêmes habitudes. Lors du premier match, j’étais assis avec un confrère de Walf et le Sénégal a gagné. Au match suivant, il me cherchait pour qu’on reste à la même place. Finalement, j’ai changé de siège et on a encore gagné. Ces détails nous rassurent, même s’ils ne font pas le score. N’empêche, nous sommes Africains », sourit-il.
À l’inverse, Thilo de l’APS et Julien du quotidien Le Soleil se montrent catégoriques. « Je n’y crois pas du tout. Ce sont de simples coïncidences. Je change de tenue, de place, et on gagne quand même. Inch’Allah, aujourd’hui aussi, le Sénégal va battre le Soudan », lance Thilo, amusé.
Julien, mâchant son éternel chewing-gum, renchérit :« Sincèrement, je ne suis pas superstitieux. Si je m’assois ici, c’est juste parce qu’il n’y a personne ». Interrogé sur son chewing-gum, il se contente d’un sourire malicieux.Entre scepticisme et croyance assumée, Sokhna Fall, journaliste à D-Media et administratrice de Total Sport, revendique une position intermédiaire. « Nous sommes Africains, et Sénégalais de surcroît. Nous avons nos réalités. Il nous arrive de porter des habits ou des chaussures que l’on considère comme porte-bonheur. Personnellement, j’ai déjà gagné plusieurs fois avec certaines chaussures, que ce soit avec les seniors, le CHAN ou les U17. Forcément, dans un coin de la tête, on se dit qu’il faut conserver ces habitudes pour aller au bout, et pourquoi pas remporter la CAN. J’y crois, mais pas à 100% », confie-t-elle.
À la CAN, même ceux qui racontent le football ne sont jamais totalement à l’abri de ses mystères.
Adama AIDARA

