Société

TANGER, UNE VILLE AU RYTHME DU FROID: Les vendeurs de thé, gardiens d’une tradition urbaine

Quand le froid descend sur Tanger, la ville change de cadence. Le vent venu de la mer traverse les avenues, s’engouffre dans les ruelles de la Médina et rappelle que la cité vit entre deux eaux, entre Atlantique et Méditerranée. C’est à ce moment précis que les vendeurs de thé prennent toute leur place. Plus visibles, plus attendus, presque indispensables.

TANGER, Maroc (Envoyée spéciale) – À l’aube, avant que la ville ne s’agite, ils sont déjà là. Les pas feutrés sur les pavés encore humides, les chariots grinçants, les plateaux chargés de verres translucides qui s’entrechoquent doucement. La théière fume, fidèle compagne des matins froids. Autour, les odeurs se superposent : menthe fraîche, sucre fondu, embruns marins, pain chaud sortant des fours de quartier. Tanger s’éveille dans ce mélange de sensations.

Dans la Médina, chaque vendeur a son territoire. Une place, un angle de rue, l’entrée d’un marché. Les habitués savent où les trouver. Le geste est toujours le même, précis, presque cérémonial : le thé est versé de haut, en filet continu, pour créer cette mousse fine qui signe la qualité. Ici, on ne boit pas seulement pour se réchauffer, on respecte un rituel. Le temps d’un verre, la rue ralentit.

Au Grand Socco, carrefour vivant et bruyant, le thé devient une pause collective. Les chauffeurs de taxi s’y retrouvent, les commerçants s’y arrêtent entre deux ventes, les passants s’accordent quelques minutes de répit. On parle du temps, des affaires, du football, parfois de politique. Le vendeur écoute autant qu’il sert. Il connaît les visages, les habitudes, les préférences : plus ou moins sucré, très chaud, servi sans attendre. « Ici, le thé, c’est un lien », glisse-t-il en souriant.Mais derrière cette convivialité se cache une réalité plus âpre. Le métier est fragile.

Les vendeurs dépendent du flux quotidien, des saisons, de la météo. Le froid attire les clients, mais la pluie vide les rues. Peu de protection sociale, des journées longues, souvent debout du matin jusqu’à tard dans la nuit. Beaucoup ont appris le métier jeunes, auprès d’un parent, d’un oncle, d’un voisin. La transmission est orale, gestuelle, presque instinctive.

À mesure que la ville se modernise, que les cafés branchés gagnent du terrain, ces vendeurs de thé restent des repères. Ils incarnent une Tanger populaire, accessible, où le luxe tient dans un verre brûlant partagé debout, au coin d’une rue. Leur présence rappelle que la modernité n’efface pas tout, qu’elle cohabite avec des pratiques simples, profondément ancrées.À la tombée du jour, lorsque la lumière décline sur le détroit de Gibraltar, les vendeurs sont encore là. Les silhouettes se découpent dans le va-et-vient incessant, la vapeur du thé se mêle à la fraîcheur du soir.

Un dernier verre, une dernière conversation, avant que la nuit ne s’installe.

À Tanger, le thé de rue raconte plus qu’une habitude. Il dit la résistance d’un savoir-faire, la force du lien social et l’âme d’une ville qui continue de se raconter, verre après verre, au rythme du froid et des rencontres.

Adama AIDARA