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TRANSFERT DU SERVICE DE CANCÉROLOGIE DE LE DANTEC À DALAL JAMM: L’autre mal des malades du cancer

Fermeture du service d’oncologie de l’hôpital Aristide Le Dantec, transfert des patients vers Dalal Jamm. Derrière cette décision sanitaire, censée garantir la continuité des soins, se cache une autre réalité, plus douloureuse. Des malades, déjà fragilisés par le cancer, doivent affronter des conditions d’accueil difficiles, un manque criant de coordination et des coûts de traitement qui explosent. Leur combat pour la vie est désormais doublé d’un combat pour la dignité.

Le Dantec, un refuge perdu pour les cancéreuxPendant des décennies, l’hôpital Aristide Le Dantec a été un haut lieu de l’oncologie sénégalaise. Des milliers de patients y trouvaient non seulement des soins, mais aussi un accompagnement humain. Le transfert de ce service stratégique, décidé dans le cadre du vaste projet de reconstruction de l’hôpital, a laissé un vide que Dalal Jamm peine à combler.Les patientes évoquent avec nostalgie l’organisation quasi familiale du service.

À Le Dantec, les rendez-vous étaient planifiés à l’heure, les soignants connaissaient chaque dossier, chaque visage. Aujourd’hui, à Dalal Jamm, les malades se sentent livrés à eux-mêmes dans un espace tentaculaire où la signalisation est insuffisante et les services éclatés sur plusieurs blocs.

Madeleine Ndione, survivante et militante

Dans les transports en commun de Dakar, on la remarque par son énergie. Madeleine Ndione distribue des dépliants de sensibilisation contre le cancer du sein. À chaque arrêt, elle engage la discussion avec les femmes, parfois même les hommes. Depuis deux ans, surtout en octobre, mois de la lutte contre le cancer du sein, cette survivante consacre son temps à informer et prévenir.Son histoire commence en 2017. Une petite boule douloureuse au sein droit, puis un diagnostic qui tombe comme un couperet : cancer. « J’ai attendu trois mois avant d’avoir la confirmation. Le choc a été brutal », raconte-t-elle.L’amputation du sein, puis la récidive et une seconde opération. Les traitements étaient lourds, mais elle se sentait en confiance à Le Dantec. « Là-bas, les médecins étaient proches de nous. Même sans argent, je savais que je pouvais être prise en charge. On m’a soutenue moralement, psychologiquement et médicalement », témoigne-t-elle.Aujourd’hui, elle suit ses contrôles à Dalal Jamm, mais le sentiment n’est plus le même.

« Dès mon premier rendez-vous, j’étais perdue. Personne pour orienter, des files d’attente interminables. J’arrive le matin, je rentre le soir. Rien à voir avec l’organisation de Le Dantec », regrette Madeleine.Elle s’inquiète surtout pour celles qui doivent subir la chimiothérapie ou la radiothérapie. « Ces traitements nécessitent stabilité et encadrement. Or, à Dalal Jamm, tout est dispersé. On souffre de la maladie, mais aussi du système », se desole-t-elle.

Selly Fall : « Les malades sont perdu »Comme Madeleine, Selly Fall connaît le prix du courage. Diagnostiquée en 2007, cette mère de trois enfants raconte comment une émission radio sur RFI a bouleversé sa vie. « En écoutant une femme parler de son cancer, j’ai eu le réflexe de faire une autopalpation. J’ai senti une boule. Le lendemain, j’étais à l’hôpital Abass Ndao. Les examens ont confirmé le diagnostic », confie-t-elle.

Dirigée vers Le Dantec, elle débute un long traitement, soutenue par son mari et sa famille. Après des années de lutte, elle s’en est sortie. Mais elle se désole du transfert. « Depuis que tout est parti à Dalal Jamm, les malades sont perdus. Certains devaient être opérés, mais ne savent même plus où se rendre. Des dossiers sont égarés, les gens recommencent tout à zéro. Et tout cela coûte cher. On peut dépenser jusqu’à deux millions de francs par an ! », explique Selly.

Selon elle, cette désorganisation met des vies en danger. « La maladie de certaines femmes s’aggrave à cause des retards. Certaines ont même abandonné le traitement. À Le Dantec, on se sentait soutenues. À Dalal Jamm, on se sent seules », souligne encore Selly qui plaide pour une solution humaine, pas seulement technique : « Octobre rose, c’est bien. Mais la meilleure sensibilisation, c’est d’offrir aux malades un cadre de soins digne ».

Les limites de Dalal Jamm

Situé à Guédiawaye, l’hôpital Dalal Jamm devait symboliser la modernité hospitalière au Sénégal. Mais l’arrivée massive des patients de Le Dantec a révélé les failles d’un système sous pression. Selon plusieurs associations de patients, les infrastructures ne sont pas adaptées à la prise en charge des cancers lourds.Il en est ainsi des pannes récurrentes des appareils de radiothérapie, du manque de lits pour les hospitalisations longues, des retards de rendez-vous pouvant dépasser trois mois, de l’absence d’assistance sociale suffisante, notamment pour les femmes venues de l’intérieur du pays.

« On a transféré les malades sans transférer les conditions de prise en charge », déplore une infirmière rencontrée sur place, qui avoue qu’avec ses collègues, elles sont obligées de faire avec les moyens du bord.Une crise structurelle de l’oncologie au SénégalLe problème dépasse largement la question du transfert. Le Sénégal fait face à une explosion des cas de cancer. En 2022, on dénombrait 11 841 nouveaux cas et 8 134 décès. Les projections évoquent jusqu’à 15 000 cas par an d’ici 2030 si rien n’est fait.

Le professeur Mamadou Moustapha Dieng, directeur de l’Institut du cancer et vice-président de la Société sénégalaise de cancérologie (SOSECAN), alerte : « Nous manquons d’équipements modernes, de personnel formé et d’une répartition équilibrée des services sur le territoire. Tant qu’on n’améliorera pas le plateau technique, la mortalité continuera d’augmenter ».Lui et ses collègues insistent sur l’urgence de renforcer la prévention, le dépistage précoce et la décentralisation des soins. Car, aujourd’hui, plus de 70% des cas sont diagnostiqués à un stade avancé.Un plan stratégique, mais des moyens limitésFace à cette situation, le gouvernement a lancé le Plan stratégique national de lutte contre le cancer (2025-2029).

Ce document, élaboré avec le soutien de l’OMS, prévoit la formation continue des médecins oncologues, radiothérapeutes et infirmiers spécialisés, la création de centres régionaux de traitement pour éviter la concentration à Dakar, l’investissement dans des équipements de pointe (radiothérapie, médecine nucléaire) et la mise en place d’un fonds de soutien social pour les patients démunis.Mais selon plusieurs associations, le financement reste le principal obstacle. « Les intentions sont bonnes, mais les budgets ne suivent pas », estime une responsable de l’association Vivre avec le Cancer.

L’appel à l’action

En ce mois d’octobre, les associations multiplient les marches roses, les conférences et les dépistages gratuits. Mais derrière les rubans et les slogans, la souffrance persiste.Madeleine, Selly et des centaines d’autres patientes rappellent qu’au-delà de la sensibilisation, il faut une réforme profonde de la prise en charge.« Nous ne demandons pas la charité. Nous voulons juste être soignées avec respect et dans de bonnes conditions », résume Madeleine avec émotion.

Un combat pour la vie et la dignité

Le cancer ne tue pas seulement par la maladie, mais aussi par l’indifférence, la lenteur administrative et la désorganisation.À Dalal Jamm, l’État a le devoir d’entendre la détresse des malades. Le transfert du service de cancérologie de Le Dantec vers Dalal Jamm devait marquer une étape vers un système de santé plus moderne. Pour l’instant, il incarne surtout la fracture entre les ambitions affichées et la réalité vécue.

Viviane DIATTA