MALNUTRITION INFANTILE AU SÉNÉGAL: Matam, Tambacounda et Diourbel en zone rouge
Au Sénégal, la malnutrition infantile atteint des niveaux alarmants, en particulier dans trois régions, Matam, Tamba et Diourbel, qui dépassent largement la moyenne nationale. L’Enquête Démographique et de Santé Continue (EDS-C 2023) révèle une situation critique marquée par des inégalités territoriales, des facteurs socio-culturels profonds et une vulnérabilité accrue chez les nourrissons.
DIOURBEL – La situation nutritionnelle au Sénégal reste précaire et évolue de manière irrégulière depuis dix ans (2012-2022). Mais en 2023, un cap inquiétant a été franchi : la malnutrition aiguë globale a atteint un niveau record de 10%, selon les données de l’EDS-C 2023. Un taux sans précédent dans l’histoire récente du pays.Mais au-delà de la moyenne nationale, certaines régions plongent dans une crise nutritionnelle majeure. Matam affiche un taux de 22,2%, suivi de Tambacounda (17,8%) et Diourbel (17,1%).
Ces trois zones concentrent à elles seules l’essentiel des cas graves de malnutrition.Des régions en alerte rougeDerrière ce trio, d’autres régions restent en alerte. Sédhiou (12,8%), Fatick (11,3%) et Louga (10,6%) dépassent également la moyenne nationale. À l’inverse, Dakar (5%) et Ziguinchor (5,1%) restent les moins touchées, grâce à un meilleur accès aux soins, à l’éducation et à l’alimentation.Pour le Dr Mamadou Dieng, Directeur régional de la Santé à Diourbel, les causes sont multiples.
« La malnutrition sévit souvent dans les zones marquées par la pauvreté et l’insécurité alimentaire. Mais il existe aussi des barrières culturelles : certains aliments, bien que disponibles, sont rejetés pour des raisons socioculturelles », indique-t-il.
Ruralité, éducation et inégalités
L’EDS-C 2023 montre une prévalence bien plus marquée en milieu rural (19,9%) qu’en zone urbaine (10,3%). À l’inverse, la malnutrition par excès (surpoids/obésité) touche davantage les zones urbaines (2% contre 0,6% en milieu rural).
L’étude établit aussi une corrélation claire entre le niveau d’instruction et la malnutrition. Elle est de 18,2% chez les mères sans instruction, 14,8% avec un niveau primaire et 12,3% pour les mères ayant fait des études secondaires ou plus. Cependant, c’est l’inverse pour la malnutrition par excès, plus fréquente chez les enfants issus de foyers instruits.Les bébés de 6 à 11 mois en première ligneLa tranche d’âge la plus vulnérable à toutes les formes de malnutrition est celle des 6 à 11 mois. L’introduction tardive ou inappropriée de l’alimentation complémentaire est pointée du doigt, de même que les insuffisances en matière d’allaitement.
D’ailleurs, les données de l’enquête sont révélatrices. 38% seulement des enfants sont mis au sein dans l’heure suivant la naissance, 34% bénéficient d’un allaitement maternel exclusif et 27% des enfants de 6 à 23 mois reçoivent une diversification alimentaire suffisante.Autre fait préoccupant, c’est 44% des enfants de 6 à 23 mois qui consomment des boissons sucrées de façon précoce, et 40% reçoivent des aliments jugés malsains. Pour Fatima Wade, assistante en nutrition à Hellen Keller International, « malgré les progrès entre 2005 et 2017, le taux d’allaitement exclusif a rechuté, passant de 41% à 34% en 2023. C’est un signal d’alarme ».
Une urgence sanitaire et sociale
Face à cette crise silencieuse, la malnutrition au Sénégal dépasse la seule question alimentaire. Elle touche à l’éducation, aux inégalités, à la culture, et aux politiques publiques. Une approche multisectorielle s’impose, avec des actions ciblées sur les régions les plus touchées, les populations rurales, et les mères peu ou pas scolarisées. Car, derrière les chiffres, ce sont des milliers d’enfants qui grandissent déjà avec un handicap invisible.
Viviane DIATTA(Envoyée spéciale)

