Société

Chronique de Adama Ndiaye: Notre reflet dans le miroir du déclin

Le Sénégal serait-il en train de sombrer dans une médiocrité irréversible ?La question mérite d’être posée, tant les signes d’un déclin multiforme – économique, politique, culturel – s’accumulent. Nos voisins, autrefois à la traîne, nous surpassent aujourd’hui en dynamisme, en créativité et en vision. Lors d’un récent trajet à Cotonou, j’ai surpris une conversation entre des députés de la majorité présidentielle sénégalaise, dont je tairai les noms. Eux-mêmes convenaient qu’en termes de cadre de vie, de civisme, et d’entretien des places publiques et des monuments, la capitale béninoise avait des leçons à donner à Dakar. Entre deux soupirs, l’un d’eux a lâché, mi-admiratif, mi-amer : « Leur avenue présidentielle est bien mieux entretenue que la nôtre. » À Cotonou, malgré des imperfections, le volontarisme politique et une certaine rigueur donnent le sentiment d’une ville qui avance. À Dakar, en revanche, le Premier ministre lui-même admet que les choses vont de mal en pis. Les places publiques délabrées, le manque de civisme et l’entretien négligé des monuments en témoignent.Sur le plan économique, le tableau n’est guère plus reluisant. Il fut un temps où, profitant de la crise ivoirienne, le Sénégal rêvait de devenir la locomotive ouest-africaine. Ce rêve s’est mué en chimère. La Côte d’Ivoire nous distance largement, avec un PIB de 78,8 milliards USD en 2024 (selon le FMI), contre 31,1 milliards USD pour le Sénégal. Pis encore, la Guinée, avec un PIB de 32,3 milliards USD, nous a temporairement dépassés, selon les projections de 2024. Un revers que certains économistes qualifient de passager, mais qui n’en est pas moins humiliant pour un pays qui se voyait en leader régional.Même sur le terrain culinaire, notre fierté nationale vacille. Notre supériorité millénaire sur le thiébou dieune, symbole de notre identité, est désormais challengée par le jollof rice nigérian. Une cheffe nigériane, Hilda Baci, a même décroché en 2023 le Guinness World Record du plus long marathon de cuisine, en préparant du jollof rice pendant 93 heures. Une provocation gastronomique qui, bien que symbolique, ajoute à notre sentiment de déclassement.Mais le déclin le plus alarmant – amorcé depuis la Première Alternance- est celui de notre personnel politique. Jadis, le Sénégal brillait par ses figures intellectuelles et morales : Léopold Sédar Senghor, Cheikh Anta Diop, Cheikh Hamidou Kane, Amadou Makhtar Mbow, Abdoulaye Bathily… Il semble que la production de cette race d’hommes s’est tarie.Ces géants semblent appartenir à une époque révolue. Aujourd’hui, les Abass Fall, Barthélémy Dias, Farba Senghor, Farba Ngom, Amath Suzanne Camara, Bilal Diatta, Massata Samb ou Mamadou Niang dominent la scène.Lorsque Bilal Diatta s’en prend à une caméra avec une attitude de thug bling-bling, le journaliste en moi s’indigne, mais c’est le citoyen qui saigne. Comment en est-on arrivé à confier les rênes du pays à des individus dont le style et les actes frisent la caricature ? Un peu de tenue, bon sang !A force de tolérer la médiocrité, c’est l’avenir même du Sénégal que nous compromettons. Nos voisins avancent, et nous, que faisons-nous ? Nous contemplons, amers, notre reflet dans le miroir du déclin.

Auteur: Adama Ndiaye

Publié le: Jeudi 02 Octobre 2025