JACQUES NARCISSE CODÉ THIAW, VICTIME DE DETENTION ARBITRAIRE:Le récit d’un Sénégalais accusé de terrorisme emprisonné 4 ans au Bénin
À peine 35 ans, Jacques Narcisse Codé Thiaw revient d’un cauchemar qui a duré plus de quatre ans. Arrêté au Bénin en 2020, accusé sans preuves de terrorisme et incarcéré sans procès, il a connu les pires conditions de détention dans la prison d’Akpro-Missérété, à Porto-Novo. Entassé dans le quartier surnommé « Chien vert », aux côtés de plus de 2 600 détenus, il a affronté la faim, l’humidité et la promiscuité extrême. Aujourd’hui libre et de retour à Thiès, Jacques Narcisse Codé Thiaw garde les séquelles de cette descente aux enfers. Dans cet entretien exclusif à L’Informé, il raconte comment une simple barbe a suffi à faire de lui un « suspect », et dévoile les coulisses sombres d’un système carcéral africain marqué par l’arbitraire et la misère.
Vous avez été détenu au Bénin pendant plus de quatre ans, accusé de terrorisme selon les autorités locales. Comment avez-vous réussi à vous en sortir et à revenir au Sénégal ?
C’est un soulagement de pouvoir enfin m’exprimer et vider mon cœur. Je suis un aventurier, et si je suis sorti vivant de cette épreuve, c’est uniquement par la grâce de Dieu.
Comment vous êtes-vous retrouvé dans une telle situation ?
Comme je l’ai dit, je suis un aventurier. J’ai quitté le Sénégal à la recherche d’un meilleur avenir en 2017, au moment du baptême de ma fille, bébé Ndèye. Le 23 novembre de cette année, je me suis rendu en Mauritanie, puis j’ai rejoint Benghazi, en Libye, où je suis resté jusqu’en 2020, au plus fort de la pandémie de Covid-19. À l’époque, je travaillais comme maçon sur un chantier pour un Libyen qui avait fait appel à mes services. Un jour, des agents de sécurité sont venus m’arrêter sur le chantier. Les autorités libyennes avaient décidé d’expulser de force les étrangers. On m’a alors conduit vers la frontière entre le Niger et la Libye. Impossible pour moi de rebrousser chemin : la distance entre Agadez et la Libye est énorme et je ne voulais pas risquer ma vie sur ce trajet. J’ai donc choisi d’emprunter une autre voie, celle du Bénin, avec l’idée d’aller éventuellement au Nigéria ou de retourner plus tard en Libye, où j’avais laissé des outils et une partie de mon argent. C’est ainsi que j’ai traversé le Niger et franchi la frontière béninoise. J’avais déjà parcouru près de cent kilomètres à l’intérieur du territoire béninois quand nous sommes arrivés à un poste de contrôle. Les policiers nous ont fait descendre et j’ai présenté mon passeport, qui était en règle. Pourtant, ils m’ont interpellé sur ma barbe.
« J’ai été arrêté à cause de ma barbe… »
Que leur avez-vous répondu ?
Je leur ai simplement demandé de réfléchir à cette question : pourquoi Dieu leur a-t-Il donné une barbe s’ils choisissent de la raser ? Pour ma part, j’ai préféré la garder, c’est tout.
Et comment ont-ils réagi ?
Peut-être que ma réponse ne leur a pas plu, car ils m’ont immédiatement mis à l’écart. On m’a retenu sur place, jusqu’à ce que le bus reparte sans moi. Du matin jusqu’à 20 heures, j’ai attendu sans qu’aucune explication claire ne me soit donnée. À bout, je suis allé voir le chef du poste pour demander les raisons de ma détention. Sa réponse a été brutale : « Nous avons décidé de vous retenir parce que vous êtes un barbu ». Un terme qu’ils utilisent pour désigner les terroristes. J’étais à la fois choqué et révolté. Mais je me suis retenu.
Que s’est-il passé ensuite ?
Ils m’ont demandé d’attendre encore. Comme je n’avais rien à me reprocher, je me suis assis en patience, mais la situation devenait insupportable. Quand je suis retourné les questionner, ils ont estimé que je posais trop de questions. Cette fois, ils ont commencé à me frapper et à me torturer. Je me souviens très bien : c’était au poste frontalier de Kassakou, à cinq kilomètres de Kandi, dans le nord-est du Bénin, près des frontières avec le Burkina Faso et le Niger. J’y ai passé la nuit entière, puis encore la journée suivante, sans explication valable. Mon seul repas fut un simple bol de riz offert le matin par les policiers.
Quand ont-ils finalement décidé de vous transférer pour être jugé ?
Le lendemain de ma détention, je lisais mes panégyriques de Cheikh Ahmadou Bamba pour garder courage. Vers 13 heures, on m’a permis d’appeler mon père pour l’informer que j’étais retenu au poste frontalier. Malgré qu’il ait parlé au commissaire, rien n’a changé. J’ai ensuite contacté une sœur que Dieu avait placée sur mon chemin. Vers 17 heures, je suis monté dans un véhicule pour Cotonou. La distance entre Kandi et Cotonou est d’environ 632 kilomètres. Menotté et assis dans des conditions extrêmement éprouvantes, j’ai subi un voyage de nuit, harassant et douloureux. Épuisé par les coups et la fatigue, je me suis endormi, inconscient de notre arrivée à Cotonou. Le lendemain, vers 14 heures, le commandant m’a interrogé. Je lui ai expliqué que je ne pouvais parler sans l’assistance de mon ambassade ou de mon consul. Je ne comprenais pas cette détention : je n’avais ni faux papiers, ni antécédent, ni acte répréhensible. On m’accusait uniquement de… porter la barbe. J’ai été alors enfermé dans le violon. Le jour suivant, le représentant du consul, M. Mathurin Malou, est venu. Après les présentations d’usage, je lui ai raconté en larmes ce qui m’avait conduit dans cette situation. Il m’a écouté attentivement et m’a promis de tout faire pour me sortir de là. Pourtant, la nuit même, on m’a notifié un mandat de dépôt pour terrorisme.
Qu’avez-vous ressenti face à cette injustice ?
J’étais en colère, bien sûr. Mais en tant que croyant, j’ai décidé de remettre toute cette épreuve entre les mains de Dieu.
Dans quelle prison étiez-vous détenu ?
J’ai été incarcéré à la prison d’Akpro-Missérété, à Porto-Novo, le 18 août 2020. Mon papier de non-lieu m’a été remis le 19 mars 2025, alors qu’il me restait quatre mois pour achever cinq ans de détention. Je n’ai jamais été jugé devant un tribunal. Le document de déferrement m’a été remis dans un bureau. Certes, l’État béninois m’a désigné un avocat, mais sans procès, tout cela restait une façade.
Vous avez perdu plus de quatre ans sur de simples soupçons de terrorisme…
Oui. Cette injustice flagrante m’a fait réaliser que j’étais considéré comme un étranger au Bénin. Je suis convaincu qu’au Sénégal, je n’aurais jamais subi une telle épreuve.
Quelles étaient les conditions de détention ?
(Grand souffle) La prison à Porto-Novo, c’est l’enfer sur terre. J’y ai connu la misère, la maladie, la surpopulation. Sans force ni argent, on souffre énormément. La détention est inhumaine. Je ne peux pas tout raconter… c’est trop lourd.
Dans quel quartier étiez-vous détenu ?
J’étais au quartier appelé Chien vert, en référence à la couleur verte de l’Islam, car il regroupait les détenus accusés de terrorisme. C’est l’Afrique en miniature. Entre 2022 et 2024, nous étions près de 2 600 détenus. Chaque chambre comptait environ 315 personnes ; le minimum était de 210.
La promiscuité devait être extrême…
Oui, c’était étouffant. La chaleur, la gale qui se propageait… Beaucoup mouraient. J’ai été témoin à plusieurs reprises de décès. Nous n’avions d’autre choix que de prier pour le repos de leur âme.
« Un Sénégalais Serigne Saliou Dione est encore détenu à Porto-Novo »
Comment avez-vous fait pour survivre à tout ça ?
Ma foi en Dieu. Je suis sorti de cette épreuve grandi, car ma foi s’est renforcée. Bien sûr, j’ai perdu beaucoup de temps là-bas, et c’est une douleur que je garde encore. Mais, Al Hamdoulilah, je sais maintenant qui je suis.
Étiez-vous le seul Sénégalais détenu dans cette prison ?
De 2020 à 2022, j’étais le seul Sénégalais accusé de terrorisme. Entre 2022 et 2025, nous étions deux, car Serigne Saliou Dione est venu me rejoindre. Je souhaite que les autorités se penchent sur son sort, car il est toujours détenu. Originaire de Touba, il est accusé à tort de terrorisme et a déjà perdu la mémoire.
Les autorités consulaires venaient-elles régulièrement vous rendre visite ?
Je tiens à mentionner Mathurin Malou, représentant du Consul. Il m’a beaucoup assisté et a été d’un grand soutien. Sans lui, je ne serais jamais revenu.
Quelle a été votre réaction lorsque l’on vous a annoncé votre libération ?
(Il sourit) C’était pendant le Ramadan, vers 14 heures. Les gardes m’ont appelé et nous ont conduits au parquet à Cotonou. Il n’y a pas eu de jugement : ils m’ont donné un non-lieu, indiquant que rien n’était retenu contre moi. On m’a dit : « Le Bénin vous présente ses excuses après vous avoir gardé. Après votre sortie, vous allez où ? ». C’est ainsi que je suis revenu au Sénégal.
Dans un entretien accordé il y a trois ans à la TFM, votre père se disait préoccupé car vous aviez reçu un coup de bâton à la tête. Que s’est-il passé ce jour-là ?
Merci de me permettre de revenir sur cet épisode. C’était pour protéger mon compatriote Serigne Saliou Dione. Je ne supporte pas qu’on lui fasse du mal. En 2022, après son arrivée et sa mise en quarantaine, il a été maltraité et souffrait de gale sur tout le corps. Je lui ai donné le Jellaba que je portais et un peu de café pour l’aider. Le jour de l’altercation, un détenu a tenté de l’agresser sexuellement et en le protégeant, j’ai reçu un coup sur la tête et me suis retrouvé à l’hôpital de Porto-Novo.
Comment êtes-vous tombé dans l’Islam alors que vous êtes né chrétien ?
Tout a commencé en 2006, en Guinée-Bissau. J’avais à peine 16 ans et j’avais quitté l’école en classe de 3ᵉ au CEM Mamadou Diaw. À cette époque, je suivais les journaux internationaux et je voyais de grandes entreprises travailler sur des routes : cela me fascinait. C’est ainsi que j’ai décidé de partir en Guinée-Bissau pour travailler sur des chantiers d’une entreprise de BTP. On m’a d’abord engagé comme pointeur : je devais compter le nombre de camions qui passaient sur le chantier. Mais je n’ai même pas tenu une semaine, trouvant le travail trop lent. J’ai ensuite travaillé avec les coffreurs, et c’est là que ma vie a commencé à changer. En avril 2010, un jour de Tabaski, j’ai pris la décision de revenir au Sénégal. Tout a basculé à cause d’un rêve étrange que j’avais fait en Guinée-Bissau. J’y voyais Serigne Saliou Mbacké, que je ne connaissais pas, et Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine. L’un se tenait à ma gauche, l’autre à ma droite, chacun semblant prendre une part de moi. Ils m’ont demandé : « Si tu meurs, tu veux aller où ? ». Ce rêve m’a bouleversé. Au chantier, j’en ai parlé à un frère, Malick Dieng, originaire du département de Mbour. Il m’a suggéré que ce rêve pouvait être un signe de la miséricorde divine. À mon retour au Sénégal, j’ai fêté la Tabaski dans mon village, Lékhar, près de Pambal, avant de me rendre à Tivaouane. Là, j’ai contacté mon frère Pape Cissé, qui m’a énormément soutenu.
« Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine m’a converti à l’Islam »
C’est lui qui vous a aidé à vous convertir ?
Oui. Grâce à lui, j’ai pu concrétiser mon rêve d’entrer dans la religion musulmane. Il m’a conduit jusqu’à la chambre d’Abdoul Aziz Sy Junior, qui m’a initié à l’Islam et m’a donné le nom de Mouhamed Bachir, le lendemain de la Tabaski 2010. Il m’avait prévenu : « Ça va être dur, mais ça va venir ». À l’époque, je ne comprenais pas bien, mais c’est en détention que j’ai réellement assimilé tout cela. Avant mon arrestation, j’étais marié à Tombouctou à Mbarka Arreji Yattara, mais nous nous sommes séparés pendant ma détention au Bénin.
Quel souvenir gardez-vous de Serigne Abdoul Aziz Sy Junior ?
Il a tout fait pour moi, il m’a tout donné.
Vous avez été converti par Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine, dans l’Islam soufi. Vous prônez quel type d’Islam : tolérant ou violent ?
(Fermement) Il n’existe pas d’Islam tolérant ou violent. Il n’y a qu’un seul Islam, et c’est une religion de paix. La paix n’est pas seulement un mot, c’est un comportement.
« Je ne garde de rancune envers personne, j’ai tourné la page… »
Êtes-vous un terroriste ?
Je n’ai jamais vu de terroriste de ma vie. Qu’est-ce qu’un terroriste ? Il ne faut pas confondre : vouloir faire du mal pour faire mal, ou agir par nécessité. On m’a saboté ma vie avec ses quatre ans perdu, mais j’accepte que c’était mon destin. La colère et la souffrance ont été présentes, mais l’Islam m’a appris la paix. Aujourd’hui, je ne garde de rancune envers personne. Cette histoire est derrière moi. Mon objectif est de me consacrer à mon projet de poulailler.. Malgré tout ce que j’ai vécu, je souris et je continue de vivre.
Entretien réalisé par
Mor Khady GAYE

