Société

Sur Caat et « l’engagement ».Par Mohamed mbougar SARR

« Poroze bi », le récent morceau du rappeur sénégalais Caat -critique virulente, juste ou injuste, des dix-huit premiers mois de la gouvernance de Pastef- est un cas d’école pour réfléchir aux rapports complexes, ambigus, entre art et politique, matière et manière, engagement et perception de sa valeur.

Notons d’abord qu’il semble y avoir une sorte de consensus plus ou moins stable sur la valeur artistique du morceau, qui serait médiocre ou, du moins, insuffisante. Esthétiquement, en termes de « rap pur », encore que cette catégorie doive être dégrossie, beaucoup d’auditeurs, spécialistes comme profanes, jugent la proposition mineure. S’il ne s’agissait que de cela, ce ne serait pas un scandale, ni la première fois qu’un artiste raterait une œuvre ; il n’y aurait là rien de grave et on aurait pu passer à autre chose. Mais il y a la charge politique derrière ou, si on préfère, le message : impossible, sachant sa substance, de l’ignorer, ou si on l’ignore, de faire oublier que, pour telle ou telle raison -qui n’est pas neutre, qui est toujours située- on l’ignore.

« Distinguer » le fond de la forme (je mets les guillemets pour la simple raison que la séparation est toujours une forme de relation) se fonde sur quatre attitudes ou raisons possibles :

a)on sépare la forme du fond parce qu’on estime que la forme nous importe avant toute chose, et qu’une forme médiocre interdit par principe toute aventure vers un fond, quel qu’il soit, et qui d’ailleurs ne peut exister ailleurs qu’en la forme, puisque la forme est le fond. C’est, pour le dire vite, la posture esthète.

b)on sépare la forme du fond parce qu’on regrette qu’une forme médiocre affaiblisse ou brouille un fond qui pourrait être intéressant. On trouve dommage que les deux jurent. C’est, pour le dire sommairement, le parti pris de l’équilibre.

c)on sépare la forme du fond parce que le fond nous dérange, ou nous paraît insignifiant, ou nous déplaît, et que pour mieux le décrédibiliser ou le délégitimer ou lui porter une riposte, on s’attaque à la forme. C’est, schématiquement, une position partisane (exercice intéressant à faire pour ceux qui se reconnaissent ici : se demander ce qu’on aurait dit, ou pas dit, si le fond allait dans le sens de nos idées, encourageait notre croyance, s’intégrait parfaitement à notre système de valeurs).

d)on sépare la forme du fond parce que le fond nous plaît, nous semble pertinent, nous arrange, et qu’on veut par conséquent, s’attacher à lui seul, en minorant l’importance de la forme. C’est aussi une position partisane, fondée sur la même logique, mais dans une perspective inverse, que la précédente (exercice intéressant à faire pour ceux qui se retrouvent ici : se demander si on aurait trouvé la forme si peu importante si le son, en son message, avait été à l’opposée de nos choix politiques, espoirs militants, foi idéologique).

Évidemment, toutes ces raisons, positions, figures sont politiques, ou expriment quelque chose d’une vision politique – même la posture esthète. Choisissez.

Plus largement, la réception politique de la proposition de Caat vient apporter quelques nuances à la sacro-sainte image de l’artiste (cela vaut pour l’intellectuel) engagé. Une pesante histoire a figé cette image dans une sorte d’absolu : l’artiste/l’intellectuel engagé serait celui qui dénonce les dérives d’un pouvoir (ce que fait Caat), celui qui serait comme par intuition, comme doté d’une lucidité supérieure, comme pourvu d’une sensibilité ou d’une intelligence plus profonde et éclairée, du côté de la vérité et de la justice. Je veux bien, et il y a nombre d’exemples historiques où des artistes ou des intellectuels ont non seulement été du bon côté de l’histoire, mais l’ont indiqué bien avant qu’on sache où il se situait. Mais n’oublions pas que bien souvent, l’engagement implique :

1) une autre sensibilité, une autre intelligence, un autre cœur, les nôtres, ceux d’un individu, qui reçoivent les prises de position de l’artiste ou de l’intellectuel, et les jugent justes, vraies. L’engagement n’est pas toujours un absolu limpide ; c’est un risque, une foi soumise à la réception et à la critique, une prise de position qui ne peut pas valoir pour tous en même temps, pour la simple raison que notre relation au vrai et au juste n’est pas homogène, et que nul, aussi éclairé soit-il, n’a le privilège de mettre d’accord tout le monde sur ce qui est vrai, juste, bon, sauf le Seigneur des Univers – et même Lui a du mal, il suffit de voir l’état du monde. Caat, depuis deux décennies au moins, est identifié comme artiste engagé. Ce qu’il a fait il y a quelques jours, il le fait sous d’autres formes depuis longtemps, contre d’autres pouvoirs. Pourtant, quelque chose grince fortement ici. Est-il toujours un artiste engagé ? Oui. Est-il toujours du côté de la vérité et de la justice, à côté du peuple, parce qu’il critique ce pouvoir-ci ? Là, il y a débat. Que dit ce débat ? Deux choses au moins : a) Que dans une situation donnée, selon les données de ladite situation, la valeur de l’engagement est aussi relative aux deux subjectivités qui la fondent : la subjectivité de celui qui s’engage ; la subjectivité de celui qui perçoit cet engagement ; b) que le temps est aussi juge dans l’affaire : dans dix, vingt, trente, cent ans, peut-être que les générations futures diront : Caat avait vu juste. Mais peut-être aussi qu’elles diront : Caat s’est fourvoyé sur toute la ligne. Qui peut prétendre, avec certitude, dire aujourd’hui ce qu’il en sera ?

2) une acceptation de ceci, par conséquent : des gens qu’on estime ou qu’on déteste cordialement sont engagés dans d’autres directions, pour d’autres causes, avec d’autres gens. Ils n’en sont pas moins engagés que nous. Principe élémentaire de diversité. Etat de faits qui rappelle que le mot engagé, ou engagement, appelle toujours une précision (même s’il semble ontologiquement englober un sens progressiste) : pour quoi ? pour qui ? quand ? avec quels moyens ? avec qui (question importante, pour ne pas invisibiliser des compagnons, souvent des compagnes, d’ailleurs, de lutte) ?

Il demeure ceci : raté ou non, nécessaire pour les uns, nul pour les autres, juste ou injuste, le geste de Caat provoque discours, contre-discours, railleries, réponses, analyses. Et de longs textes comme celui-ci. Il faut au moins reconnaître qu’en cela, comme geste critique qui appelle une réception politique, il aura réussi quelque chose.
[20/08/2025 22:20:07] Lomédia: https://senego.com/deces-de-fanta-sall-la-classe-politique-senegalaise-en-deuil_1870616.html