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NOTATION FINANCIÈRE:  Face à Moody’s, S&P et Fitch, l’Afrique trace sa propre voie avec l’AFCRA

Officiellement lancée ce mercredi 7 octobre 2026 à Maurice, l’Agence africaine de notation de crédit (AFCRA) entend apporter une nouvelle lecture du risque financier sur le continent. Portée par l’Union africaine (UA), cette initiative vise à améliorer l’évaluation des économies africaines et leur accès aux financements. Mais face aux grandes agences mondiales, son influence dépendra de sa capacité à convaincre les investisseurs de son indépendance et de la solidité de ses analyses.

L’Afrique franchit une nouvelle étape dans sa volonté de peser sur les règles de la finance internationale. L’Africa Credit Rating Agency, connue sous le sigle AFCRA, a été officiellement lancée à Maurice, en présence notamment du président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf. Elle doit fournir aux investisseurs une expertise davantage ancrée dans les données et les réalités économiques africaines.

Son émergence répond à une préoccupation ancienne : comment permettre aux États et aux entreprises du continent de mobiliser des capitaux sans subir une perception du risque que les promoteurs du projet jugent parfois excessive ? Dès janvier 2017, l’Union africaine avait confié au Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) une mission d’appui aux États dans leurs relations avec les agences de notation.

Pourquoi les notes financières comptent autant

La notation de crédit apprécie la capacité et la volonté d’un emprunteur à honorer ses engagements financiers. Pour un État qui émet des obligations, elle constitue un repère essentiel pour les investisseurs. 

Une note faible peut rendre l’accès aux capitaux plus difficile et accroître les intérêts exigés par les prêteurs. La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique souligne que ces difficultés de financement freinent l’industrialisation, les infrastructures et la résilience économique, tout en aggravant la pression sur la dette publique.

L’enjeu dépasse donc les seuls marchés financiers : les ressources consacrées au remboursement et aux intérêts réduisent les marges disponibles pour financer les priorités publiques. Selon les chiffres présentés par l’Union africaine lors du lancement, le service annuel de la dette extérieure africaine est passé de 61 milliards de dollars en 2010 à 163 milliards en 2024.

Une réponse à la domination des « trois grandes »

Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch occupent une position dominante dans la notation mondiale. Un document de cadrage du MAEP estime leur part cumulée à environ 95% du marché mondial de la notation de crédit. Cette concentration donne à leurs analyses une influence considérable sur les conditions d’emprunt.

Les promoteurs de l’AFCRA reprochent aux évaluations internationales des biais perçus, des insuffisances d’information et une prise en compte parfois limitée des particularités africaines. L’agence doit ainsi apporter une connaissance plus fine des contextes nationaux et enrichir les informations disponibles pour les investisseurs.

Ces critiques restent toutefois contestées. Moody’s, S&P et Fitch affirment appliquer les mêmes méthodologies à travers le monde. Le débat impose donc de distinguer les insuffisances éventuelles d’évaluation des risques financiers effectivement supportés par les pays.

Apporter davantage de données et élargir la couverture

L’AFCRA dispose d’un autre terrain d’action : les emprunteurs encore peu couverts. D’après l’Union africaine, seuls 32 des 55 États membres bénéficient d’une notation d’au moins une des trois grandes agences, laissant 23 États sans couverture de leur part.

L’agence africaine prévoit d’évaluer les États, les collectivités et autres entités infranationales, les entreprises ainsi que les institutions publiques et privées. Son siège est établi à Port-Louis, à Maurice, et des implantations régionales sont envisagées. L’objectif est d’élargir l’information financière disponible et de faciliter des décisions d’investissement mieux documentées.

La préparation du projet a été conduite par le MAEP, conformément aux orientations de l’Union africaine. En février 2024, le Conseil exécutif de l’UA a entériné le principe d’une agence portée par le secteur privé, autofinancée et financièrement viable, avec l’appui des institutions financières multilatérales africaines.

Une initiative de l’UA, avec une autonomie revendiquée

Le lien avec l’Union africaine ne doit pas conduire à considérer l’AFCRA comme un service chargé de défendre les notes des gouvernements. Selon la présentation officielle du lancement, elle fonctionne comme une entité indépendante, portée par le secteur privé. Les gouvernements ne peuvent pas détenir directement ses actions.

Cette architecture répond à une exigence centrale. Une agence qui évalue des emprunteurs doit pouvoir publier une conclusion défavorable sans subir leur pression. Son indépendance devra aussi s’exercer vis-à-vis de ses actionnaires et clients.

Pour asseoir sa crédibilité, l’Union africaine annonce des méthodologies transparentes, des professionnels qualifiés et des dispositifs de prévention des conflits d’intérêts. Ces engagements devront être vérifiables dans les évaluations publiées.

Face aux géants mondiaux, le véritable défi sera la confiance

L’AFCRA apportera une opinion supplémentaire sur les risques africains. L’Union africaine précise qu’elle n’a vocation ni à remplacer les agences internationales, ni à garantir des notes favorables. Mahmoud Ali Youssouf insiste également sur la responsabilité des pays : améliorer la gestion macroéconomique, la transparence budgétaire et la soutenabilité de leur dette.

L’analyse qui se dégage est claire : la création d’une agence africaine ne suffira pas, à elle seule, à faire baisser le coût des emprunts. Ses notes devront être utilisées et reconnues par les investisseurs. Elle devra construire un historique d’évaluations solides et démontrer qu’elle peut maintenir sa rigueur lorsque les marchés traversent une crise.

L’AFCRA ouvre ainsi la possibilité d’une expertise africaine plus influente dans la finance mondiale. Pour transformer cette ambition en avantage concret, elle devra convaincre par la qualité de ses données, la cohérence de ses méthodes et sa liberté de jugement.

Abdoulaye DIAO