Société

RABY SANÉ, PRÉSIDENTE DE L’ASSOCIATION DES VEUVES ET ORPHELINS DU JOOLA À DAKAR: « J’ai tout fait pour mes enfants, sauf vendre mon corps »

Présidente de l’Association des veuves et orphelins du Joola à Dakar, Raby Sané porte depuis 24 ans le deuil de son mari, disparu dans le naufrage du 26 septembre 2002. Entre la foi en Dieu, les chaussures de ses enfants recousues à la main et les trajets à pied dès 5 heures du matin, elle raconte une survie faite de lessive, de ménage et de petit commerce. Elle demande à l’État un lieu où les familles puissent se recueillir et souhaite que le 26 septembre devienne un jour férié, afin que le Sénégal n’oublie jamais.

Cela fait 24 ans que vous avez perdu votre mari dans le naufrage du bateau Le Joola. Que ressentez-vous aujourd’hui ?

La perte de mon mari dans le naufrage du Joola est une douleur si profonde qu’il faut l’avoir vécue pour la comprendre. On ne peut pas simplement la raconter et espérer que les gens mesurent ce qu’elle représente. Les mots ne suffisent pas. C’est une épreuve telle que, chaque jour à votre réveil, vous vous dites que le jour de la vérité finira par arriver. Chaque fois que quelqu’un frappe à la porte, vous espérez que c’est peut-être votre mari qui revient. C’est quelque chose qu’on ne pourra jamais oublier. Personne ne peut exprimer la douleur que nous ressentons. Aujourd’hui, après 24 ans, la douleur est encore plus vive. Chaque matin, c’est comme si le drame venait de se produire. Rien ne nous fait tenir, si ce n’est la foi. C’est la foi en Dieu seule qui nous permet de continuer. Sans elle, les choses auraient pu tourner autrement.

Comment avez-vous fait pour vous en sortir ?

C’est la foi en Dieu qui m’a sauvée. Sans elle, la situation aurait été insurmontable. Nous remercions nos guides religieux, chrétiens comme musulmans. Chaque fois que nous étions sur le point d’abandonner ou de sombrer, leurs paroles nous ramenaient vers Dieu et nous remettaient sur le bon chemin. Mais cela a été extrêmement dur. Tous les travaux honnêtes qu’on puisse imaginer, je les ai faits, à l’exception de vendre mon corps. La seule chose que je n’ai pas faite, c’est me prostituer. J’ai fait la lessive, balayé, fait le ménage, vendu du poisson, travaillé au marché, vendu des ustensiles et fait du commerce. J’ai tout fait pour nourrir mes trois enfants. J’ai recousu mes propres vêtements à la main pour pouvoir habiller mes enfants lors des fêtes, comme la Tabaski ou la Korité. Quand les chaussures de l’un d’eux se déchiraient, je prenais du fil et une aiguille pour les recoudre moi-même, afin qu’il puisse aller à l’école.

Quand mon enfant devait étudier loin et que je n’avais pas de quoi payer son transport, je marchais à ses côtés dès 5 ou 6 heures du matin. Je le lavais, l’habillais, le prenais par la main et l’accompagnais jusqu’à l’école. J’attendais l’heure de la sortie pour le reprendre par la main et rentrer avec lui. J’ai traversé tellement d’épreuves. Pour les supporter, au-delà de la foi en Dieu, il y avait le soutien des proches, qui vous encouragent et vous rappellent que c’est une épreuve divine, qu’il faut tenir bon et continuer d’avancer. Mais c’est extrêmement douloureux.

À votre avis, qu’aurait-on pu faire à l’époque pour éviter ce drame ?

Il y a eu une immense négligence autour du bateau Le Joola. Il y a eu trop de laisser-aller. Ce que je constate, c’est que les gens n’en ont tiré aucune leçon. Regardez dans les voitures, dans les bus et même dans les bateaux. Vous voyez un bateau prévu pour 50 personnes en embarquer 100. Vous voyez un véhicule qui a manifestement atteint sa limite, mais dans lequel les passagers restent entassés jusqu’à la portière. Les gens n’ont rien retenu du passé. Même sur les bancs publics, lorsqu’un banc est fait pour deux personnes, les gens se bousculent pour s’y asseoir à plusieurs. Cela montre bien qu’ils n’ont pas tiré d’enseignement de cette tragédie. La négligence, c’est voir un véhicule déjà plein et vouloir absolument y monter. C’est conduire un véhicule surchargé et s’arrêter pour prendre encore plus de clients. Les gens n’ont rien appris de tout cela. Dans le cas du bateau, l’imprudence a fait qu’il a embarqué plus du double de sa capacité. Si les normes avaient été respectées, certes, le destin voulu par Dieu se serait accompli, mais le nombre de victimes n’aurait jamais été aussi élevé. Aujourd’hui, personne ne peut dire avec exactitude combien de personnes ont péri. Tout cela à cause de la négligence et de cette habitude de tout faire dans la précipitation et la légèreté.

Qu’attendez-vous aujourd’hui de l’État ?

L’État, pour dire la vérité, n’a pas rendu justice. Et nous, jusqu’au jour où nous irons sous terre, comme les générations à venir, même dans deux cents ans, nous attendrons cette justice. Qu’ils renflouent le bateau, qu’ils le sortent au moins de l’eau. Qu’ils construisent un mémorial ou un musée pour que ceux qui n’ont pas pu faire leur deuil aient un endroit où se recueillir. Il faut un lieu où l’on puisse se tenir debout et dire : « C’est ici qu’on vient prier pour eux ». Si l’on avait sorti la coque du bateau, nous pourrions nous recueillir devant elle. Un musulman prierait là où il doit prier, un chrétien prierait là où il doit prier. Mais j’ai l’impression qu’on nous a abandonnés à notre douleur. Nous demandons donc à l’État, au nom de Dieu et de Son Prophète, de rouvrir ce dossier. S’il le rouvre, qu’il fasse ce que nous attendons de lui. Parce que voir plus de 2 000 personnes mourir et entendre dire qu’il n’y a pas de responsable et que le dossier est classé, cela remue chaque fois le couteau dans la plaie. Dès qu’on entend parler de ce dossier classé, c’est comme verser de l’acide sur une plaie ouverte. C’est très douloureux pour nous, et nous ne savons plus comment exprimer notre peine, si ce n’est en nous en remettant à Dieu. Mais quand nous avons l’occasion d’en parler, comme aujourd’hui, nous le disons.

Gardez-vous espoir ?

Je garde espoir. Il faut que l’État fasse du 26 septembre un jour férié. Au Sénégal, certaines personnes ne savent même pas ce qui s’est passé un 26 septembre. Pour une catastrophe d’une telle ampleur, c’est difficile à comprendre. Quand vous dites que vous vous rendez à la commémoration du naufrage, on vous répond parfois : « Ah bon ! On ne savait pas ». L’anniversaire du naufrage du Joola, c’est le jour où vous avez perdu votre mari. Vous ne pouvez pas sortir fêter cela dans la rue. Mais si l’État en faisait un jour férié, au moins les gens se souviendraient et seraient informés. On a l’impression que c’est un événement qu’on veut oublier. Nous, nous ne pouvons pas l’oublier : il fait partie de nous. C’est là mon souhait. Je demande au gouvernement de nous soutenir pour soulager notre peine. On ne pourra peut-être pas l’effacer, mais au moins l’atténuer et montrer qu’il y a des êtres humains qui souffrent au quotidien. Beaucoup d’entre nous sont mortes de chagrin. Autour de nous, beaucoup ont développé des cancers que nous associons à ce chagrin immense. D’autres souffrent de maladies incurables. Qu’on nous vienne en aide. Nous savons que c’est une épreuve de Dieu, mais nous croyons que les autorités doivent nous soutenir pour soulager notre peine.

Viviane DIATTA