Société

TRANSITIONS URBAINES ET RÉSILIENCE DES VILLES AFRICAINES: Mamadou Ndong Touré alerte sur des villes qui « avancent plus vite que les budgets »

Invité à prononcer la conférence inaugurale de l’Assemblée générale du Club de Réflexion sur l’Urbain (CRU), le géographe-urbaniste Mamadou Ndong Touré a dressé un diagnostic sans complaisance de l’évolution des villes africaines. Face à une urbanisation accélérée, au changement climatique et aux difficultés de financement, l’expert appelle à repenser les politiques urbaines pour construire des villes plus résilientes et capables de protéger les populations les plus vulnérables.

Les villes africaines connaissent une croissance à un rythme qui dépasse souvent les capacités de planification et de financement des pouvoirs publics. C’est l’un des principaux constats dressés par Mamadou Ndong Touré lors de la conférence inaugurale de l’Assemblée générale du Club de Réflexion sur l’Urbain (CRU), organisée autour du thème : « Réussir les transitions urbaines pour des villes africaines résilientes : quelles priorités pour les décideurs/acteurs ? ».

Géographe-urbaniste, responsable Climat et Résilience à Practical Action et chargé du Comité scientifique du CRU, Mamadou Ndong Touré a notamment pointé l’occupation anarchique de l’espace, l’obstruction et le mauvais entretien des canaux d’évacuation des eaux pluviales, les difficultés de gestion des déchets ainsi que la pression croissante exercée sur les ressources naturelles. « Cette vitalité, tout le monde la voit. Ce qu’on remarque moins, c’est ce qui se joue sous elle : une nappe phréatique qui baisse, un canal mal entretenu qui déborde à la première grosse pluie, un quartier posé sur un canal mal entretenu », a-t-il expliqué.

« Les villes avancent plus vite que les plans d’urbanisme »

Pour l’expert, la vitesse de croissance des villes constitue désormais l’un des principaux défis auxquels les décideurs africains doivent faire face. « Le constat est là : les villes africaines avancent. Elles avancent plus vite. Souvent plus vite que les plans directeurs d’urbanisme. Elles avancent plus vite que les budgets. Elles avancent plus vite que les règlements d’urbanisme qui sont censés les encadrer », a-t-il analysé.

Cette situation est, selon lui, « le symptôme de villes qui grandissent plus vite que notre capacité à les organiser », mais également la conséquence de plusieurs phénomènes qui se produisent simultanément. La poussée démographique, l’étalement urbain, le dérèglement climatique et la nécessité de transformer les modes de production et de consommation de l’énergie imposent ainsi aux décideurs de repenser profondément la gestion des territoires urbains. 

« Ces transitions ne se déroulent pas dans un manuel, ce n’est pas dans un livre de géographie. Elles se jouent dans des quartiers précis, sur des budgets communaux précis, entre les mêmes acteurs qui n’ont pas toujours les moyens de leur mandat », a souligné Mamadou Ndong Touré, pour qui, la résilience doit avant tout être appréciée à l’aune de la capacité des politiques publiques à protéger les populations vulnérables. « La résilience d’une ville ne se mesure pas à ses immeubles ni à ses autoroutes, mais à sa capacité à protéger les plus faibles, les plus exposés », a-t-il insisté.

Une population urbaine africaine appelée à doubler

Le conférencier a également mis en avant le poids de la démographie dans les transformations urbaines. Selon les données présentées, la population citadine africaine devrait passer d’environ 700 millions d’habitants à 1,4 milliard à l’horizon 2050. Près de 80% de la croissance démographique du continent devrait ainsi être absorbée par les zones urbaines, accentuant la pression sur le logement, les transports, l’assainissement, l’énergie et les équipements collectifs.

Le Sénégal n’échappe pas à cette dynamique. Mamadou Ndong Touré a rappelé que le recensement de 2023 avait dénombré un peu plus de 18 millions d’habitants, dont 54% vivent désormais en milieu urbain. Le taux d’urbanisation, estimé à 34% en 1966, est passé à environ 40% au début des années 2000, puis à 45% en 2013 avant d’atteindre 54%. « En un demi-siècle, le pays a changé de nature », a relevé le géographe-urbaniste, rappelant également la jeunesse de la population et la vigueur de la croissance démographique.

Finance climatique : « Les fonds verts sont rouges »

Le financement des transitions urbaines et climatiques a constitué un autre point fort de la communication. Selon Mamadou Ndong Touré, le Sénégal s’est doté ces dernières années d’un cadre institutionnel et stratégique destiné à renforcer son action climatique. « Le Sénégal a construit ces dernières années un cadre climat cohérent, une contribution déterminée au niveau national révisée, un Plan national d’adaptation et une place assumée dans les négociations internationales », a-t-il relevé.

Mais l’existence de stratégies ne garantit pas, selon lui, l’accès effectif aux ressources nécessaires à leur mise en œuvre. « Sur le papier, l’ambition est là. Mais dans la réalité, les fonds verts sont rouges », a déploré le spécialiste qui pointe notamment des conditions d’accès complexes, des procédures lourdes et des circuits de financement particulièrement longs. « Cette tension n’est pas propre au Sénégal. Elle rappelle que la finance climatique reste, pour l’essentiel, une finance de promesses, aux conditions d’accès lourdes et aux circuits longs, a-t-il soutenu. La justice climatique n’est pas une figure de rhétorique. Elle est d’abord budgétaire et il faut y faire face ».

Alé Badara Sy reconduit pour cinq ans

Au-delà des réflexions sur l’avenir des villes africaines, l’Assemblée générale du Club de Réflexion sur l’Urbain a également renouvelé sa confiance à son président. Alé Badara Sy a été reconduit à la tête du CRU pour un nouveau mandat de cinq ans, avec pour défi de poursuivre les réflexions et propositions autour des mutations urbaines et de la résilience des villes.

Mamadou Lamine CAMARA