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RAPPORT 2025 D’AMNESTY INTERNATIONAL SENEGAL: Des avancées sous tension et des alertes persistantes sur les droits humains

Entre signaux d’ouverture et inquiétudes profondes, le Sénégal présente en 2025 un bilan contrasté en matière de droits humains. C’est le constat dressé par Amnesty International Sénégal dans son rapport annuel 2025-2026, rendu public mardi à Dakar. L’organisation y met en lumière des progrès notables, tout en alertant sur des dérives persistantes qui fragilisent les acquis démocratiques.

Dans un environnement régional marqué par la persistance des conflits au Sahel, au Cameroun, en République centrafricaine et au Nigeria, « marqués par des attaques contre les civils et une impunité quasi-totale », le Sénégal conserve une relative stabilité. Mais cette position ne le met pas à l’abri de tensions internes.
Présentant le rapport 2025-2026 d’Amnesty International Sénégal, son Directeur exécutif, Seydi Gassama, a dressé « un tableau contrasté de la situation des droits humains au Sénégal en 2025 ».

Droit de manifester : une amélioration saluée
Parmi les évolutions positives, Amnesty Sénégal note une amélioration du respect du droit de réunion pacifique. « Des rassemblements citoyens et politiques ont pu se tenir, traduisant une volonté apparente des autorités de garantir cette liberté fondamentale », a déclaré Seydi Gassama.
Cette avancée intervient dans un contexte où, rappelle-t-il, la restriction de ce droit avait conduit à des violences meurtrières lors des manifestations passées. Elle se confirme également en 2025 et au premier trimestre 2026, avec une multiplication des rassemblements autorisés et une implication accrue des autorités administratives dans la médiation des tensions.

Liberté d’expression : un climat de crispation
Malgré ces progrès, le rapport se montre critique sur la situation de la liberté d’opinion. « Le gouvernement a entretenu des tensions avec les médias, notamment en tentant d’imposer certaines réformes sans consensus », souligne Seydi Gassama.
Plusieurs organes de presse ont été suspendus « après avoir donné la parole à des personnes controversées », une situation jugée « inacceptable » par l’organisation, qui rappelle que ces interventions « ne constituaient pas des appels à la violence, mais relevaient du débat public ».
Dans ce contexte, Amnesty dénonce la persistance des peines de prison pour les délits d’opinion. Les condamnations de chroniqueurs comme Abdou Nguer pour « offense au chef de l’État » ou Badara Gadiaga pour « discours contraires aux bonnes mœurs » illustrent, selon elle, une tendance à la judiciarisation du débat public. L’organisation appelle ainsi l’État à « supprimer les peines de prison pour les délits de presse » et à privilégier « des sanctions pécuniaires ».

Violences, décès et impunité : une justice attendue
Autre point d’alerte majeur : l’absence de justice pour les victimes des violences politiques. « Depuis plus de cinq ans après les événements meurtriers survenus lors de manifestations en 2021, les familles des victimes attendent toujours justice », a martelé Seydi Gassama. Dénonçant un « déni de justice », il appelle à faire toute la lumière sur ces cas, estimés à plusieurs dizaines, dont des mineurs.
Le rapport souligne également que des décès liés à des interventions policières continuent d’être enregistrés. Des cas ont été signalés à Rosso et à Dakar entre 2025 et 2026. « Ces situations exigent des enquêtes rigoureuses et transparentes », insiste-t-il, notant que le décès du jeune Talla Keita, 18 ans, qui aurait subi des « violences » lors de sa garde à vue, illustre la gravité de ces dysfonctionnements.
Toutefois, Amnesty salue certaines évolutions, notamment l’introduction de caméras pour filmer les interventions des forces de l’ordre, une mesure susceptible de renforcer la redevabilité.

Surpopulation carcérale : une situation « critique »
Le rapport tire la sonnette d’alarme sur l’état des prisons sénégalaises. En août 2025, « 15 267 personnes » étaient en détention pour une capacité d’accueil de « 4 924 places ».
Une situation jugée « critique », marquée par des conditions de détention « contraires aux droits humains ». L’organisation appelle à des mesures urgentes pour désengorger les établissements pénitentiaires et améliorer les conditions de vie des détenus.

Environnement et santé : des populations exposées
Sur le plan environnemental, Amnesty dénonce l’exposition de populations à des risques sanitaires majeurs. Dans certaines zones, notamment à Rufisque et Tobor, des habitants vivent à proximité de « dépôts d’ordures ménagères à ciel ouvert ».
Malgré « des études démontrant la dangerosité du site », les autorités tardent à agir, selon le rapport. Ces situations favorisent « une augmentation des maladies respiratoires, notamment chez les enfants ».
Fait notable, la défense de l’environnement conduit parfois à des poursuites judiciaires, comme dans le cas d’activistes condamnés pour avoir protesté contre ces installations.

Migration irrégulière : une tragédie humaine
Le rapport évoque également la migration irrégulière, soulignant que « des centaines de jeunes Sénégalais ont perdu la vie » en tentant de rejoindre l’Europe par voie maritime.
Face à ce drame, Amnesty estime que la réponse sécuritaire ne suffit pas et appelle à des politiques publiques axées sur l’emploi et l’inclusion des jeunes.

Enfants et talibés : une vulnérabilité persistante
Le document met en lumière l’absence de progrès législatifs en matière de protection de l’enfance. « Aucune avancée législative n’a eu lieu » en 2025, notamment pour les élèves des écoles coraniques.
Les enfants talibés restent exposés à des violences et à des conditions de vie précaires. Plusieurs drames ont été enregistrés, dont la mort de quatre enfants après une intoxication alimentaire à Thiénaba Kadior, ainsi que le décès d’un enfant « après avoir été privé de nourriture et violemment frappé ».

Droits des femmes : un cadre légal contesté
Amnesty International critique également un Code de la famille « toujours discriminatoire » à l’égard des femmes et des filles. Il consacre notamment la « puissance paternelle » et la « puissance maritale », désignant les hommes comme chefs de famille.
Le rapport pointe aussi l’inégalité dans l’âge légal du mariage, fixé à 16 ans pour les filles contre 18 ans pour les garçons, ainsi que le maintien de l’interdiction de l’avortement, « même en cas de viol ou d’inceste ». Selon l’organisation, cette situation pousse certaines femmes à recourir à « des avortements clandestins pratiqués dans de mauvaises conditions de sécurité ».

Intelligence artificielle : une menace émergente
Enfin, le rapport consacre un volet inédit à l’intelligence artificielle. Le développement rapide de ces technologies a nécessité « l’intensification de l’exploitation des ressources naturelles », notamment les minerais et l’eau. Ce modèle engendre « des conséquences néfastes sur les droits humains (dégradation de l’environnement autour des centres de données, érosion des droits des travailleuses et travailleurs) ».
Amnesty International Sénégal s’inquiète également d’une régulation insuffisante, les cadres existants étant jugés « non contraignants ou extrêmement généraux ». L’organisation appelle les États à adopter des règles fermes afin d’interdire les systèmes « incompatibles avec le droit international relatif aux droits humains ». Seydi Gassama appelle à des « réformes urgentes structurelles » pour consolider les acquis démocratiques et garantir pleinement les droits humains.

Car, si le Sénégal enregistre des avancées notables, le rapport met en garde : sans actions fortes, ces progrès pourraient rester fragiles face à des défis persistants.