MOR GASSAMA, ÉCONOMISTE SUR LA BAISSE DES PRÉVISIONS DU FMI POUR LE SÉNÉGAL: « Si le Sénégal revoit ses recettes à la baisse, il rejoint de facto la position du FMI »
L’économiste Mor Gassama analyse la récente révision à la baisse des prévisions du Fonds monétaire international (FMI) pour le Sénégal. L’institution table désormais sur une croissance du PIB réel de 2,2% en 2026, contre 3,0% dans ses projections d’octobre 2025. Une évolution qui, selon lui, traduit un rapprochement progressif, mais contraint, entre les anticipations du gouvernement sénégalais et celles de l’institution de Bretton Woods.
Le FMI a revu à la baisse ses prévisions pour le Sénégal. Quelle lecture peut-on en faire ?
Il faut comprendre que le principal point de discorde entre le Sénégal et le FMI réside dans les hypothèses de croissance et de recettes. Cela a d’ailleurs été expliqué par le ministre des Finances et du Budget. D’un côté, le FMI estime que les prévisions du Sénégal sont trop optimistes, notamment en ce qui concerne les recettes futures et la dynamique de croissance. De l’autre, les autorités sénégalaises jugent les projections du FMI excessivement prudentes, voire pessimistes. Ce décalage constitue un véritable point de blocage dans les négociations en cours.
Aujourd’hui, si le Sénégal commence à constater une baisse de certaines recettes attendues et à réviser ses propres prévisions à la baisse. Cela signifie que le Sénégal rejoint, par la force des choses, la position du FMI. Donc, si le Sénégal revoit ses recettes à la baisse, il rejoint de facto la position du FMI. Autrement dit, la réalité économique est en train d’imposer un ajustement des anticipations. C’est une situation difficile, mais révélatrice des tensions entre prévisions et réalisations.
Sur quelle base le FMI s’est-il appuyé pour revoir la croissance à 2,2% en 2026 ?
Les prévisions initiales du Sénégal reposaient en grande partie sur les retombées de l’exploitation des hydrocarbures, considérée comme un moteur important de croissance. En 2025, ce secteur avait effectivement connu une progression notable de 16,7%, alimentant des perspectives optimistes. Cependant, pour 2026, les projections ont été fortement revues à la baisse, avec une croissance attendue d’à peine 1% dans ce secteur. Ce ralentissement s’explique notamment par des contraintes techniques, des ajustements de production ou encore des effets de base après une année exceptionnelle.
Cette situation aura un impact direct sur les recettes publiques, estimées à près de 500 milliards de FCFA. L’État devra donc trouver des sources alternatives de financement pour combler ce manque à gagner, ce qui accentue la pression sur les finances publiques. Par ailleurs, la contribution plus faible des hydrocarbures à la croissance globale entraîne mécaniquement une baisse du taux de croissance du PIB. En réalité, ce sont les propres prévisions du gouvernement qui ont été ajustées à la baisse, confirmant ainsi les inquiétudes initiales du FMI.
Quelles sont, dès lors, les perspectives pour l’économie sénégalaise ?
Si l’on adopte une lecture lucide de la situation, il apparaît clairement que les difficultés sont structurelles et qu’elles ne disparaîtront pas à court terme. Le déficit budgétaire continue de se creuser, tandis que le service de la dette atteint environ 1 190 milliards de FCFA en 2026, ce qui représente une contrainte majeure pour les finances publiques. Cette situation réduit considérablement les marges de manœuvre de l’État pour financer ses politiques publiques et ses investissements. Dans ce contexte, parvenir à un accord avec le FMI pourrait offrir un cadre de stabilisation et un appui financier important.
La question de la restructuration de la dette revient ainsi au centre du débat. Le FMI y est favorable, car cela permettrait de rétablir une certaine soutenabilité budgétaire. L’un des principaux avantages d’une telle restructuration de la dette serait de dégager une marge budgétaire significative. Elle pourrait permettre de réduire une partie de la dette et de libérer entre 700 et 800 milliards de FCFA, qui pourraient être réorientés vers des investissements productifs et des programmes sociaux, notamment dans la lutte contre la pauvreté. Cependant, cette option comporte également des risques. Elle peut être interprétée par les marchés comme un signal de fragilité financière, ce qui entraînerait un renchérissement du coût du capital. Les investisseurs exigeraient alors des primes de risque plus élevées, ce qui pourrait compliquer les futurs financements.
Cela dit, il est important de souligner que la restructuration ne remet pas en cause la souveraineté de l’État. Les autorités actuelles héritent d’une situation antérieure et doivent faire face à des contraintes réelles. Il s’agit donc de procéder à un arbitrage rationnel entre les coûts et les bénéfices d’une telle décision.
Selon vous, quelle est l’option la plus adéquate ?
À mon avis, si le Sénégal veut poursuivre ses ambitions de développement et accélérer la mise en œuvre de ses projets, il est impératif de dégager des marges de manœuvre budgétaires. Or, dans le contexte actuel marqué par la baisse des recettes, notamment liées au ralentissement des hydrocarbures, cette marge devient de plus en plus difficile à trouver. Dans ces conditions, une restructuration de la dette apparaît comme une option crédible, voire nécessaire, pour rééquilibrer les finances publiques et relancer l’investissement.
Malgré le Plan de redressement économique et social (PRES)…
Oui. Le PRES, bien qu’ambitieux, pourrait lui-même être confronté à des contraintes de financement. Si les entreprises rencontrent des difficultés et que les projets peinent à atteindre leur vitesse de croisière, les recettes fiscales risquent de diminuer. À cela s’ajoute le ralentissement du secteur des hydrocarbures, qui réduit les ressources attendues. Dans ce contexte, le déficit budgétaire pourrait continuer à se creuser, rendant encore plus difficile la mise en œuvre des politiques publiques.
Quelle lecture faites-vous de la récente rencontre entre le FMI et les autorités sénégalaises ?
Cette rencontre est plutôt encourageante. Elle laisse penser que les positions sont en train de se rapprocher progressivement. La communication de la Directrice générale du FMI, évoquant des « discussions fructueuses » avec le Sénégal, est un signal positif. Cela montre que les négociations avancent dans le bon sens et qu’un compromis est envisageable. Il faut espérer que cette dynamique se poursuive et s’accélère, car le Sénégal a besoin de cet accompagnement pour stabiliser son économie et soutenir sa trajectoire de développement.
Par Mamadou Lamine CAMARA

