Société

PÂQUES AU SÉNÉGAL-Abbé Jean Marie Preira: « Le ngalakh n’est ni biblique ni une obligation chrétienne »

À l’approche de Pâques, le ngalakh s’impose comme une tradition incontournable au Sénégal. Mais pour l’Abbé Jean Marie Preira, vicaire à la paroisse Sainte-Agnès de Rufisque, ce mets emblématique relève davantage de la culture que de la foi. Il appelle les fidèles à ne pas perdre de vue l’essentiel : le sens profond du Vendredi Saint.

Une tradition culturelle, pas religieuse
Le carême constitue, pour les chrétiens, un moment de profonde élévation spirituelle, marqué par la prière, le jeûne, la pénitence et le partage. Au Sénégal, cette dimension du partage s’exprime notamment à travers la préparation du ngalakh, un repas très apprécié. Cependant, l’Abbé Jean Marie Preira tient à apporter une précision de taille : « Le ngalakh ne trouve pas son origine dans la Bible, ni dans la tradition chrétienne, ni dans l’histoire du christianisme ».
Selon lui, ce mets relève avant tout d’une tradition culturelle profondément ancrée dans la société sénégalaise. Il incarne un symbole fort de fraternité et de cohésion sociale, notamment entre chrétiens et musulmans. « Plus qu’un simple plat, le ngalakh véhicule un message de paix, d’amour et de vivre-ensemble. Il traduit cette capacité du Sénégal à faire cohabiter harmonieusement différentes confessions dans le respect mutuel », souligne-t-il.

Un geste encouragé, mais non obligatoire
Sur le plan religieux, l’Église catholique ne fait pas du ngalakh une pratique obligatoire. « Le ngalakh n’est pas un dogme religieux. Il est accepté culturellement et encouragé comme un geste de partage, mais il ne constitue en aucun cas une prescription de l’Église », insiste le vicaire.
Ainsi, même si cette tradition est largement intégrée dans la vie des chrétiens sénégalais, elle demeure une pratique inculturée, et non un élément fondamental de la foi. L’Église, précise-t-il, en reconnaît toutefois la portée sociale et symbolique, en cohérence avec les valeurs évangéliques de solidarité, d’aumône et de fraternité.

Le risque d’un déséquilibre spirituel
Là où le débat devient plus sensible, c’est dans la place que prend le ngalakh durant le Vendredi Saint. Très attendu par les populations, ce repas est souvent préparé ce jour-là, pourtant consacré au jeûne, à la pénitence et à la prière. Une situation qui, selon l’Abbé Preira, pose problème.
« Le ngalakh ne doit pas prendre plus d’importance que la Passion du Christ. Il ne doit pas devenir plus central que la foi elle-même », avertit-il, rappelant que cette préoccupation n’est pas nouvelle. Déjà, le cardinal Hyacinthe Thiandoum avait recommandé de préparer ce repas un autre jour que le Vendredi Saint.
Aujourd’hui encore, certains fidèles consacrent une grande partie de leur temps à la préparation du ngalakh, au point d’arriver en retard, voire fatigués, aux célébrations liturgiques. « Parfois, la priorité semble être le repas plutôt que la célébration de la Passion du Christ. C’est là que se pose le véritable problème : non pas le ngalakh en lui-même, mais la place qu’on lui accorde », déplore-t-il.

Recentrer la foi sur l’essentiel
Pour l’Abbé Preira, le Vendredi Saint demeure un moment unique dans l’année liturgique, un temps de silence, de recueillement et de communion autour de l’amour du Christ. Il exhorte ainsi les fidèles à participer pleinement aux moments forts de cette période : chemin de croix, célébration de la Passion, vigile pascale et messe de Pâques.
Quant au ngalakh, il peut parfaitement trouver sa place… mais autrement. « Il peut être préparé après, comme prolongement du partage. Même le lundi de Pâques, cela ne pose aucun problème », conclut-il.

Viviane DIATTA