FADEL LO, JOURNALISTE CULTUREL: « La jeunesse sénégalaise, biberonnée aux productions rapides, a perdu le goût du silence »
Journaliste culturel et critique reconnu, Mouhamed Fadel Lo dresse un diagnostic sans concession du théâtre sénégalais. Entre mutation numérique et perte de repères scéniques, il alerte sur une crise profonde du 4e art.
Journaliste culturel émérite, fin observateur de la scène artistique sénégalaise, Mouhamed Fadel Lo s’impose comme une voix autorisée sur les mutations du théâtre. Auteur de l’ouvrage « Paroles de Thione Ballago Seck : un poète inspiré et prolifique » et co-auteur d’un livre consacré à l’orchestre « Jegeen Ni », il livre ici une analyse lucide et sans détour du sous-secteur du 4e art.
Selon lui, la transformation des habitudes culturelles constitue l’un des principaux facteurs de déclin. « La jeunesse sénégalaise, biberonnée aux productions audiovisuelles rapides, semble avoir perdu le goût du silence et de la concentration qu’exige une représentation théâtrale en direct », constate-t-il.
Dans cette dynamique, l’expérience collective propre au théâtre s’effrite. La communion entre l’acteur et son public, essence même de l’art dramatique, cède progressivement la place à une consommation individuelle, fragmentée et instantanée. « Les rares salles qui subsistent peinent à faire le plein. Le théâtre n’est plus perçu comme un miroir de la société, mais comme un art de musée, trop lent pour une époque obsédée par le prochain ‘like’ », analyse-t-il.
Du théâtre aux contenus numériques : une dérive inquiétante
Le constat est sans appel : le théâtre de scène, celui des planches et des rideaux de velours, s’étiole au profit d’une théâtralisation télévisuelle et digitale. « On ne fait plus de théâtre, on fait des sketches pour YouTube », lâche-t-il, reprenant une formule désormais courante dans les coulisses.
Pour Fadel Lo, « cette évolution traduit une perte de vocation. Jadis outil de construction de la conscience nationale, le théâtre semble aujourd’hui réduit à une fonction de divertissement, souvent dépourvue de rigueur artistique ».
Les compagnies privées, autrefois florissantes, à l’image de celles de Yarakh, Daaray Kocc, Gueules Tapées, Zenith Art ou encore les 7 Kouss, peinent désormais à se renouveler et à capter l’attention d’une jeunesse davantage tournée vers les écrans que vers les salles de spectacle.
Une crise qui n’est pas une fatalité
Pour autant, cette situation n’est pas irréversible. « Cette agonie n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un choix de société », tranche-t-il en notant qu’abandonner les planches au profit des écrans reviendrait à sacrifier une dimension essentielle de l’expression culturelle sénégalaise : le dialogue direct.
« Le théâtre de scène offre une vérité que le montage vidéo ne pourra jamais simuler. La sueur de l’acteur, l’imprévu du direct, la puissance de la parole vivante constituent les derniers remparts contre la standardisation culturelle », souligne-t-il.
Malgré leur précarité, les compagnies privées demeurent, à ses yeux, les gardiennes de cet héritage, s’efforçant de maintenir un répertoire exigeant face à une industrie de l’image omniprésente.
Sorano, symbole d’un affaiblissement culturel
La situation du théâtre national Daniel Sorano cristallise, selon lui, cette crise. « La disparition des grandes productions à Sorano n’est pas seulement une perte matérielle, c’est une amputation symbolique pour une nation qui a toujours placé la parole au cœur de sa vie sociale », regrette-t-il.
Dès lors, l’enjeu est clair. C’est de réinventer un théâtre capable de dialoguer avec la modernité sans renier ses exigences artistiques. Il s’agit notamment de reconquérir un public jeune, souvent enfermé dans l’univers numérique, et de lui redonner le goût de la scène.
Rallumer la rampe
À l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, Fadel Lo invite à dépasser les célébrations de façade pour poser les véritables enjeux : « Comment ramener le public dans les salles ? Comment redonner à Sorano son rôle de navire-amiral ? ».
Pour lui, la réponse passe par un engagement structurel en faveur de la création vivante. « Si le théâtre sénégalais ne doit pas devenir un simple souvenir poussiéreux, il est impératif de soutenir une scène qui respire, qui transpire et qui offre une expérience humaine irremplaçable », argue-t-il.
Le verdict est lucide, mais porteur d’espoir. « Le rideau n’est pas encore définitivement tombé, mais les projecteurs faiblissent. Il est temps de rallumer la rampe », conclut-il.
Adama AIDARA

