ÉGLISE CATHOLIQUE ET POLYGAMIE: Une position doctrinale ferme, entre exigence et miséricorde
Le Secrétariat général du Synode a publié, ce 24 mars 2026, le rapport final de la Commission du SCEAM sur « le défi pastoral de la polygamie ». Issu du Synode sur la synodalité 2021-2024, ce texte s’adresse à l’ensemble de l’Église d’Afrique et de Madagascar. Il réaffirme une ligne claire : la polygamie ne peut recevoir aucune reconnaissance de l’Église, tout en appelant à un accompagnement attentif et miséricordieux des personnes concernées. La dignité de la femme en constitue le socle central.
Deux rapports finals ont ainsi été mis en ligne dans le cadre de la Phase 3 du Synode : le premier porte sur « l’écoute du cri des pauvres et de la terre » ; le second, signé par le Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), traite du défi pastoral de la polygamie. Ce dernier concerne directement les catholiques d’Afrique subsaharienne, notamment ceux du Sénégal.
Le SCEAM part d’un constat anthropologique précis : la famille africaine repose sur une triple alliance – entre les groupes humains, avec les ancêtres et avec Dieu. Dans ce cadre, l’enfant est perçu comme une bénédiction divine. Dans les sociétés agraires ou nomades, la recherche d’une descendance nombreuse répondait à des impératifs de survie et d’expansion, inscrivant la polygamie dans une logique sociale et culturelle que le document reconnaît sans la minimiser.
Cependant, cette réalité est confrontée sans détour à l’Écriture et à la Tradition. Si l’Ancien Testament atteste et tolère juridiquement la polygamie – à travers des figures comme Abraham, Jacob, David ou Salomon -, elle n’y est jamais présentée comme un idéal. Un cheminement théologique se dessine progressivement. Le Nouveau Testament marque une inflexion décisive : en se référant au dessein du Créateur, Jésus rappelle l’unité originelle du mariage – « les deux ne feront qu’une seule chair » (Mt 19, 4-5). L’apôtre Paul prolonge cette exigence en demandant aux responsables de l’Église d’être « mari d’une seule femme » (1 Tm 3, 2.12).
« La polygamie, dans ses effets concrets, place souvent les épouses dans une position de vulnérabilité »
De cette lecture, le SCEAM tire une conclusion sans équivoque : l’unité et l’exclusivité conjugales appartiennent à la vérité profonde du mariage voulu par Dieu. Sur le plan pastoral, l’histoire des missions en Afrique a parfois réduit la question à une exigence abrupte : abandonner ses épouses pour accéder au baptême. Le SCEAM reconnaît aujourd’hui les limites de cette approche, sans pour autant remettre en cause la doctrine.
Certaines pratiques pastorales invitent le polygame souhaitant recevoir les sacrements à choisir une seule épouse, tout en garantissant justice et soutien aux autres femmes et à leurs enfants. D’autres instaurent un « catéchuménat permanent », permettant une intégration dans la communauté sans accès aux sacrements.
Le document insiste sur la nécessité de discerner chaque situation et de proposer un accompagnement adapté. Mais sur le fond, la position reste inchangée. Les Pères du SCEAM rappellent que « l’attitude pastorale à l’égard des polygames doit éviter tout ce qui pourrait apparaître comme une reconnaissance de la polygamie par l’Église » (Documentation catholique, 1981, n° 1021).
Un catéchumène polygame ne peut être admis au baptême tant que…
Le texte de 2026 confirme cette orientation : un catéchumène polygame ne peut être admis au baptême tant qu’il n’a pas librement choisi le mariage monogame. Une admission anticipée « créerait plus de problèmes qu’elle n’en résoudrait », notamment en raison des droits liés au baptême, dont celui de recevoir les autres sacrements (CIC/83, can. 96).
Ce refus s’accompagne toutefois d’une exigence de proximité. La pastorale doit être marquée par l’écoute, l’accueil et le respect des parcours individuels. L’annonce de la vérité évangélique ne saurait être dissociée de la miséricorde. Le pasteur ne condamne pas : il accompagne, il chemine, il attend. Cette posture s’inspire directement du Christ, « venu non pour juger les hommes, mais pour que, par lui, les hommes soient sauvés ».
Un autre fil conducteur traverse le document : la dignité de la femme. Dans ses effets concrets, la polygamie place souvent les épouses dans une situation de vulnérabilité. Le SCEAM propose ainsi Marie, Mère de Jésus, comme modèle d’une pastorale du mariage et de la famille inculturée, capable de prendre en compte les réalités africaines sans s’y dissoudre. Ce repère est essentiel. Pour le SCEAM, la promotion du mariage chrétien passe nécessairement par la promotion effective de la femme.
Au fond, ce texte rappelle une vérité centrale pour les catholiques africains : la polygamie ne relève pas seulement d’une organisation familiale, mais touche à la nature même de l’Alliance et à la vocation de l’amour conjugal, signe visible de l’unité fidèle entre le Christ et son Église.
Pour les catholiques sénégalais, ce document offre ainsi un cadre clair et équilibré : ni condamnation des personnes, ni compromis sur la doctrine. Une voie exigeante, mais profondément marquée par la miséricorde.
Viviane DIATTA

