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AFRICAINS ENRÔLÉS DANS L’ARMÉE RUSSE POUR LE FRONT EN UKRAINE: « Le business du désespoir », 1 417 noms révélés, 316 morts confirmés

En publiant une liste inédite de 1 417 combattants africains enrôlés dans l’armée russe entre 2023 et mi-2025, le collectif d’investigation « All Eyes On Wagner » lève le voile sur l’ampleur d’un phénomène longtemps sous-estimé. Parmi eux, 316 sont officiellement déclarés morts sur le front ukrainien.

Une hécatombe qui confirme l’existence de filières de recrutement structurées, ciblant une jeunesse africaine fragilisée par la précarité et l’absence de perspectives.Dans son nouveau rapport intitulé « Le Business du désespoir », « All Eyes On Wagner » (AEOW) publie pour la première fois une liste nominative de recrues africaines engagées aux côtés de la Russie dans la guerre en Ukraine.

Des noms pour briser le silenceCes données, obtenues via le programme ukrainien « Je veux vivre », destiné à encourager les soldats russes à la reddition, donnent une photographie glaçante : 1 417 combattants issus de 35 pays africains, 316 décès confirmés. Un taux de mortalité supérieur à 22%, avec un âge moyen de 31 ans (entre 18 et 57 ans). Et derrière ces chiffres, des drames humains.

Linda, Camerounaise, apprend en février 2026 que son mari Joël, disparu depuis juillet 2024, figure sur la liste des morts. Envoyé à Donetsk après deux semaines de formation, il serait décédé le 24 mai 2025, à 24 ans. Aucun détail sur la restitution du corps, ni sur une éventuelle sépulture.

Cameroun, Gambie, Égypte : les pays les plus touchés

Selon le rapport, l’Égypte avec 361 recrues recensées est le premier contingent. Suit le Cameroun avec 335 combattants, dont 94 morts, la Gambie 56 contractuels, dont 23 décès.Le cas du Cameroun est particulièrement préoccupant. Non seulement le pays enregistre le plus grand nombre de pertes, mais Yaoundé n’a, à ce jour, publié aucune réaction officielle malgré les sollicitations et les témoignages relayés par Radio France Internationale.

Pour le chercheur Thierry Vircoulon, dans un rapport de l’Institut français des relations internationales (Ifri), le phénomène dépasse largement les chiffres publiés : entre 3 000 et 4 000 Africains seraient engagés parmi les 18 000 à 20 000 combattants étrangers dans les rangs russes.

Une stratégie russe assumée

Depuis 2023, Moscou a intensifié sa stratégie de recrutement à l’étranger face à une guerre d’usure. Après avoir vidé ses prisons, la Russie s’est tournée vers l’Afrique. Selon AEOW, ces combattants sont utilisés comme troupes d’assaut pour saturer les lignes ukrainiennes.L’an dernier, un volontaire camerounais racontait sur Radio France Internationale avoir été recruté pour un emploi de gardiennage à 2 000 dollars par mois avant d’être envoyé au front après une formation expéditive. Blessé, il affirmait que nombre de ses camarades africains avaient été tués.

Les filières : agences, réseaux sociaux et propagande

L’enquête met au jour un réseau tentaculaire : Agences de voyages promettant des « procédures accélérées ». Recruteurs opérant via Facebook, Instagram, Telegram, TikTok. Promesses de primes à la signature et salaires mensuels de 2 000 à 2 500 dollars. Accès facilité à la nationalité russe. Mais ces promesses s’avèrent souvent illusoires : soldes non versées, détournements, contrats forcés.La chaîne américaine CNN a récemment diffusé le témoignage d’un combattant kényan surnommé « l’ouvre-boîte », utilisé pour pénétrer des bunkers minés. Dans la vidéo, il met en garde contre les « massacres ».

Étudiants piégés et migrants contraints

Certains profils illustrent la diversité des recrues : Étudiants étrangers en Russie contraints de signer un contrat militaire pour conserver leur visa. Jeunes dupés par de fausses offres d’emploi. Migrants clandestins arrêtés en Russie, sommés de choisir entre l’armée et l’expulsion.

Au Kenya, deux entreprises – Global Face Human Resources Ltd et Ecopillars Manpower Ltd – ont été démantelées après avoir fait signer à des candidats des contrats allant jusqu’à 18 000 dollars pour l’obtention de visas.

Le programme « Alabuga Start » : des jeunes femmes ciblées

Autre versant du recrutement : l’industrie de guerre. Le programme « Alabuga Start » attire des jeunes femmes de 18 à 22 ans vers la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan, devenue un centre majeur de production de drones pour l’armée russe. Des campagnes ciblent notamment la Côte d’Ivoire.

Là encore, promesses salariales élevées et critères d’admission minimalistes séduisent des jeunes en quête d’ascension sociale.

Mercenaires expérimentés et déserteurs

Le rapport confirme aussi la présence de combattants déjà liés au groupe Wagner. Au Cameroun, des militaires auraient déserté pour rejoindre la Russie. En mars 2025, le ministère de la Défense a évoqué des « départs clandestins » et restreint les sorties du territoire des militaires.Selon l’Institute for Security Studies (ISS), ces départs représentent un risque sécuritaire majeur pour un pays confronté à des tensions internes. Un soldat camerounais gagnerait jusqu’à dix fois plus sous contrat russe que dans son armée nationale.

Vers une qualification de traite d’êtres humains ?

Les Nations unies ont mis en garde contre des pratiques pouvant s’apparenter à de la traite d’êtres humains. Au Kenya, la pression a conduit le 10 février 2026 le ministre des Affaires étrangères à annoncer une visite à Moscou pour « enrayer » le phénomène.Pendant ce temps, l’Ukraine multiplie les campagnes de dissuasion sur les réseaux sociaux, diffusant des vidéos de frappes de drones visant des recrues étrangères.

Un silence officiel lourd de conséquences

Si des pays comme le Kenya commencent à réagir, d’autres restent silencieux. Au Cameroun, aucune déclaration officielle n’a suivi les révélations sur les 94 morts documentés. Les familles endeuillées, souvent sans nouvelles depuis des mois, sont livrées à elles-mêmes.Pour Lou Osborne, membre d’All Eyes On Wagner, la publication de la liste vise avant tout à permettre aux familles d’exiger le retour des dépouilles, la localisation des disparus et la fin de ces recrutements abusifs.

Une guerre exportée sur fond de désespoir

Au-delà des chiffres, l’enquête révèle une mécanique implacable : exploiter la vulnérabilité économique d’une jeunesse africaine pour alimenter une guerre d’usure.Recrutements trompeurs, contrats opaques, formations expéditives, promesses non tenues : pour beaucoup, le rêve d’un emploi à l’étranger se transforme en condamnation au front. Et pour leurs familles, en une attente interminable.

Mamadou L. CAMARA