CAN 2025- DEMI-FINALES : Quand les jeunes sénégalais se ruent vers les paris en ligne
Au Sénégal, la Coupe d’Afrique des Nations ne se vit plus seulement dans les gradins, les salons ou les fan-zones. À l’approche des demi-finales, elle se joue aussi – et surtout – sur les écrans de téléphones. Les paris d’argent en ligne ont envahi le quotidien de nombreux jeunes, au point que certains se privent de nourriture pour tenter leur chance.
À l’arrêt du Bus Rapid Transit (BRT) de Liberté 2, l’ambiance est à la fois détendue et tendue. Ousmane Séne et Carine Lopez attendent le bus, téléphone en main. Leur discussion tourne autour des affiches des demi-finales : Sénégal-Égypte et Maroc-Nigeria.
À l’arrêt du BRT, le football se parie
Chacun y va de son analyse. Carine est convaincue que le Sénégal part favori, une certitude que ne partage pas immédiatement son ami Ousmane. Mais elle insiste.« Va regarder en ligne. Même Linebet donne le Sénégal favori. Il faut suivre, c’est une bonne chose pour nous. Si tu joues j’en suis sûre que tu vas gagner », lâche-t-elle.
La réaction d’Ousmane est immédiate. « Tu es sérieuse ! je n’avais pas remarqué. Donne-moi le code », s’émeut-il. Carine déroule alors les cotes : « La cote du Sénégal c’est 2,228 et celle de l’Égypte c’est 4,17. Pour le Maroc c’est 2,36 et 3,6 pour le Nigéria ». Visiblement conquis, Ousmane jubile déjà. « Boy tu es formidable. Pour ces deux matchs, j’en suis sûr que je vais gagner », jubile-t-il.
Gagner, perdre… puis rejouer
Les deux jeunes ne ratent aucun match de la CAN. Et même quand ils perdent, le découragement n’est jamais au rendez-vous. Ousmane raconte fièrement avoir gagné le gros lors du match Sénégal-Mali.Il explique : « Depuis le début de la Can, j’ai eu un total de 800 000 francs. Ces jeux rapportent énormément. Si j’arrive à gagner, c’est parce que je maîtrise un peu les équipes africaines.
À chaque match, il y a un niveau à atteindre. Pour les demi-finales, c’est un grand enjeu et la barre est levée très haute ».Carine, elle, n’a connu qu’une seule victoire, mais garde espoir. « Je vais tout faire pour gagner. C’est une demi-finale et l’enjeu est énorme. Ce qui signifie qu’il y aura beaucoup d’argent. J’ai gardé 20 000 francs pour jouer », confie-t-elle.
La scène n’échappe pas à Abdoulaye Thiam, un homme d’un certain âge, qui écoutait la discussion en silence. Il intervient, inquiet. « Est-ce que vos parents sont au courant de ce que vous faites ? Vous devez faire très attention à ces jeux. Ce n’est pas bien du tout », exprime-t-il, avant de s’éclipser, laissant derrière lui deux jeunes peu convaincus.
Même les collégiens s’y mettent
Le phénomène ne touche pas que les jeunes adultes. Au collège Sacré-Cœur de Dakar, à l’heure de la descente, l’effervescence est palpable. Les discussions tournent presque exclusivement autour des demi-finales de la CAN… et des paris.Maurice Diatta a découvert les jeux en ligne à l’occasion de cette CAN, sous l’influence de ses camarades. Il raconte :« J’ai un ami qui a pris son argent de poche pour jouer au pari en ligne lors du match Sénégal-Botswana (3-0). Ce jour-là, comme il voyait tout le temps des publicités sur les réseaux sociaux, il a tenté et gagné. Il m’a poussé à jouer et j’ai perdu. Le jour du match Sénégal-Soudan (3-1), il revient à la charge. Nous avons joué et gagné tous les deux chacun 15 000 francs. Mais depuis lors, l’envie de jouer grandit de plus en plus. C’est moi qui vais le chercher maintenant pour jouer ».
Pour continuer à parier, Maurice se prive parfois de déjeuner.« C’est du haut niveau pour les demi-finales. Xbet, Melbet, Linebet sont en pleine concurrence. Chacun fait des propositions énormes. Mais je suis sur Xbet. Ils sont plus généreux. Je ne donne pas beaucoup. Parfois je paie 2 000 francs pour gagner 20 000 francs. C’est bien ce jeux », renseigne le collégien.À ses côtés, son ami Boubacar Dieng tente même de recruter.« Si vous voulez je peux vous apprendre madame. Regardez, ce n’est pas difficile. C’est vite fait. Pour cette CAN, c’est du gros, surtout avec les demi-finales », nous conseille-t-il.
Une inquiétude grandissante
Non loin de là, Aïda Diop, professeure de mathématiques, observe la scène avec inquiétude. Elle alerte sur l’ampleur du phénomène et ses conséquences sociales. « Ces paris en ligne détruisent plus qu’ils ne construisent. Ils ont des effets dévastateurs sur le comportement des jeunes », se désole-t-elle.
L’enseignante de souligner que « pour récupérer leurs pertes, certains sont prêts à commettre des actes illégaux. Certains jeunes commettent des vols, juste pour tenter de gagner. Quand ils gagnent pour la première fois facilement, ils pensent que c’est toujours comme ça et voilà le piège. Ils vont perdre autant d’argent. Tous les moyens semblent bons pour espérer un gain, mais les conséquences sociales de ce phénomène sont devenues très inquiétantes aujourd’hui ».
Addiction, privations, risques sociaux : peu importe pour ces jeunes. L’essentiel reste le résultat sur le terrain et sur l’application.Tous ont déjà parié. Majoritairement pour une victoire du Sénégal face à l’Égypte. D’autres misent sur le Maroc contre le Nigeria, tandis que certains parient sur un succès nigérian.Les demi-finales de la CAN 2025 ne se joueront pas seulement sur la pelouse. Chez les jeunes sénégalais, le pari est déjà lancé.
Viviane DIATTA

