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CAN CHEZ LES MÉDECINS: Une grande énigme

Pendant que la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) bat son plein, chez les médecins, suivre les matchs relève parfois de l’exploit, voire de l’impossible. Volume de travail, conscience professionnelle, manque de temps : un cocktail de contraintes qui prive souvent les blouses blanches de l’euphorie du football continental.La Coupe d’Afrique des Nations attire toutes les attentions.

Dans les lieux de travail comme dans les foyers, chacun cherche les voies et moyens pour suivre les rencontres. Chez les médecins, la réalité est bien différente. Pour beaucoup, le devoir professionnel prend largement le dessus. « Sauver des vies » reste la priorité absolue.

Médecin gynécologue à la Clinique Pasteur de Rufisque, le docteur Falilou Samb est un passionné de football, mais il sait raison garder. Son travail prime sur tout. Même les jours de match du Sénégal, il ne suit pas toujours les rencontres correctement. Pour lui, la CAN reste avant tout un jeu.« Nous gérons des êtres humains. Donc, c’est le travail d’abord et après les matchs. Et heureusement que ces matchs se déroulent pratiquement à l’heure de la descente.

Donc, il y a moins de pression. On aurait plus de problèmes si les matchs se déroulaient le matin, où vraiment on a une charge de travail beaucoup plus élevée. Donc, on arrive à gérer les deux », explique-t-il.Face à une urgence, le football passe immédiatement au second plan. « C’est la vie des êtres humains et leur santé. Nous privilégions d’abord le travail. Les matchs, on a toujours le temps de revoir ça, de revoir les buts et les belles actions. Alors que souvent, on n’a pas cette chance dans notre boulot de revenir en arrière et de voir certaines choses. Donc, c’est le travail avant », insiste le Dr Samb. Selon lui, il s’agit simplement d’une question de timing et d’organisation.Le docteur Mbaye Paye partage le même point de vue.

Depuis le début de la CAN, le cardiologue n’a suivi aucun match du Sénégal en direct. Il se contente des rediffusions. Son cabinet, ouvert de 9h à 20h, est constamment rempli de patients.« J’ai même perdu le calendrier des matchs. Tous les matchs du Sénégal, c’est soit les résumés ou des séquences de rediffusions que je suis. Je ne me plains pas, parce que c’est juste un jeu, c’est très différent de la lourde charge que je porte entre mes mains. Parce que le cœur constitue l’humain et une mince erreur peut coûter la vie du patient », confie-t-il.

Par souci de prudence, le cardiologue a même pris une décision radicale : éteindre la télévision installée dans sa salle d’attente. « Vous savez, mes patients ont des problèmes de cœurs. Pour un rien ils peuvent faire un AVC ou une mort subite. Imagine si je laisse la télé allumée, un jour de match Sénégal et qu’un de mes patients fait un AVC parce que le Sénégal est mené. Cela sera de mon entière responsabilité.

Pour plus de prudence, j’ai éteint la télévision », relate-t-il. Pour lui, « être médecin implique souvent de se priver de divertissements pour préserver la vie humaine ».

« Mes patients sont ma CAN »

Chirurgien au Centre hospitalier de Fann, le docteur Lassana Diop a, lui aussi, perdu la notion du temps. Il suit la CAN essentiellement à la radio, le matin, sur le chemin du travail. Le soir, à l’heure des matchs du Sénégal, il prépare ses patients à opérer le lendemain.

« J’ai même perdu la notion du temps. Je ne maîtrise plus le programme de match. C’est le matin en écoutant la radio en cours de route pour le travail que je suis informé des résultats. Je peux dire que ma CAN, c’est le matin de 6h à 7h », lâche-t-il avec un brin d’humour.Engagé dans une vaste campagne de chirurgie, le praticien ne cache ni regret ni frustration.

« Nous sommes en pleine campagne de chirurgie pour deux mois. Ce programme se fait par année. Quand les tableaux ont été affichés à l’hôpital, j’ai su que ma CAN est finie. Ce ne sont pas des mots de regrets, mais surtout de fierté. Surtout après chaque opération réussie, c’est un sentiment de satisfaction, de soulagement. Je prie pour que l’équipe nous revienne avec la CAN », confie-t-il.

Pour le docteur Mamadou Dieng, gynécologue également à Fann, tout est question de priorité. « Il y en a ceux que la CAN intéresse et d’autres qu’elle n’intéresse pas. Je fais partie du deuxième groupe. Parce qu’un match de football, ça dure 90 minutes. Quand vous sortez ça d’une vie d’une personne, c’est quelque chose. Avec 90 minutes, je vais faire énormément de choses sur la santé de la mère, de l’enfant, du nouveau-né. C’est juste une vision. Il y a des gens qui peuvent utiliser les 90 minutes pour aller tuer, aller faire autre travail », soutient-il.

Le gynécologue se contente des résumés de cinq minutes pour connaître les résultats. « Je n’ai pas assez de temps pour suivre la CAN. En plus ce que les joueurs font c’est leur profession. À mon tour, je ne peux pas laisser un patient pour aller suivre un match ou suivre le match en consultant. Si le patient porte plainte, je serais poursuivi. Mes patients sont ma CAN », décline-t-il, estimant que « suivre les matchs pendant les heures de travail est incompatible avec la responsabilité médicale ».

Médecin urgentiste, Seynabou Diop vit la CAN à sa manière, principalement à travers la radio. Chargée de la surveillance des urgences, elle coupe toute distraction pendant les consultations. « Quand je fais la consultation de routine ou le suivi des urgences j’éteins tout. Mais une fois le travail terminé, j’allume ma radio pour suivre les matchs. C’est juste des parties que j’écoute en attendant de rentrer pour suivre le résumé. On ne peut pas suivre l’intégralité des matchs quand on travaille », explique-t-elle, rappelant que les soignants sont « pleinement conscients de la responsabilité qu’ils portent ».

Viviane DIATTA