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DOCTEUR CHEIKH MBACKÉ FAYE, DIRECTEUR GÉNÉRAL DU BUREAU RÉGIONAL DE L’APHRC (WARO): « Le futur de l’Afrique appartient à ceux qui maîtrisent les données »

À l’occasion des cinq ans du West African Regional Office (WARO) de l’African Population and Health Research Center (APHRC), installé à Dakar, son Directeur général, Dr Cheikh Mbacké Faye, revient sur les motivations de cette implantation stratégique, les principales réalisations, ainsi que les défis pressants autour de la production et de l’utilisation des données scientifiques en Afrique de l’Ouest.

Pourquoi avoir créé un bureau régional en Afrique de l’Ouest, et particulièrement au Sénégal ?

Nous célébrons aujourd’hui les cinq ans du bureau. Sa création à Dakar répondait à un double défi : le déficit de leadership scientifique dans la sous-région et la faible visibilité de la recherche francophone. En Afrique de l’Ouest, certaines zones ailleurs en Afrique – notamment l’Afrique centrale – étaient très peu présentes dans la production scientifique. Ensuite, il y avait un problème de narratif. Les réalités de la santé maternelle, de la santé infantile ou encore des dynamiques démographiques étaient souvent racontées par des acteurs extérieurs, qui ne maîtrisaient pas toujours le contexte local. Nous voulions donc non seulement étendre l’impact de l’APHRC dans la région, mais aussi corriger ce déséquilibre en donnant une voix aux chercheurs africains, capables de produire des données ancrées dans les réalités du terrain.

Quelles sont les principales réalisations menées depuis cinq ans ?

En cinq ans, nous avons démontré qu’un pays qui dispose de données fiables, bien structurées et présentées dans un langage simple peut transformer ses politiques publiques, et donc des vies. Nous produisons des évidences scientifiques dans plusieurs domaines : santé, éducation, gender studies, démographie, climat, notamment le lien climat-santé devenu crucial. Nous avons mis en place une approche de recherche inclusive, visant à intégrer les populations, les groupes vulnérables et les partenaires locaux comme acteurs de la recherche, pas seulement comme sujets d’étude. Ils participent aux réflexions, aux priorités scientifiques, à la co-création et à la mise en œuvre. Aujourd’hui, WARO travaille avec tous les gouvernements de la sous-région, en collaboration étroite avec les ministères de la Santé, les institutions académiques et les réseaux scientifiques nationaux. Nous constituons un consortium dans lequel les priorités de recherche sont définies ensemble, pour garantir que les données produites soient réellement utilisées.

La production et l’utilisation des données restent faibles dans l’espace francophone. Comment combler ce gap ?

Le déficit est réel, mais il peut être comblé. Et tout commence par le renforcement des capacités. On ne peut pas prétendre jouer un rôle dans le monde académique sans maîtriser un langage scientifique standardisé, les méthodes de recherche et les outils d’analyse. C’est pourquoi l’APHRC accompagne les universités : conventions, programmes de formation, soutien aux étudiants en master, doctorat ou post-doctorat. L’autre élément central est la co-création. Pendant longtemps, les agendas de recherche étaient imposés de l’extérieur. Aujourd’hui, il faut que les chercheurs africains, les décideurs et les communautés définissent ensemble leurs priorités. Si nous renforçons ces trois axes – capacités, co-création et appropriation – nous comblerons largement ce déficit dans les prochaines années.

Vous avez évoqué l’enjeu climat-santé. Quels défis se posent aujourd’hui à l’Afrique, surtout après la COP 30 ?

Nous travaillons sur ces questions depuis plusieurs années. Les défis sont nombreux. Le premier défi est le financement. Qui doit payer ? Les pays développés, historiquement responsables de la majorité des émissions, réduisent leurs engagements financiers. Pendant ce temps, l’Afrique, qui n’est responsable que d’une infime partie des gaz à effet de serre, subit les plus fortes conséquences : érosion côtière, insécurité alimentaire, vagues de chaleur et impacts sur la santé publique. Le deuxième défi concerne le débat autour des énergies fossiles. L’Afrique estime avoir encore besoin d’exploiter ses ressources pour se développer, alors que les pays industrialisés poussent à la limitation. C’est un désaccord profond, difficile à résoudre. Enfin, nous travaillons beaucoup sur la modélisation scientifique pour anticiper les impacts du climat sur la santé et le bien-être. La production de données précises est essentielle pour éclairer les politiques publiques.

Les États africains maîtrisent-ils réellement leurs données sanitaires ? Comment les accompagnez-vous ?

Les données sont désormais une richesse stratégique. Là où certains pays investissent dans l’or ou le pétrole, d’autres ont compris que le pouvoir appartient à ceux qui maîtrisent les données. Et il faut bien le dire, le futur de l’Afrique appartient à ceux qui maîtrisent les données. Du reste, aujourd’hui, en Afrique, plusieurs systèmes coexistent, les enquêtes nationales (EDS, MICS), menées par les instituts statistiques nationaux mais fortement appuyées par des partenaires extérieurs. Les données de routine, collectées à travers le système DHIS2, où tous les établissements publics et privés rapportent leurs données de santé.Ces systèmes existent, mais il faut davantage d’appropriation par les gouvernements. S’approprier ne signifie pas produire des données pour les bailleurs, mais les analyser, les comprendre et les utiliser pour orienter les politiques publiques. Nous accompagnons les États dans la formation à l’analyse des données, la correction des erreurs dans les systèmes d’information, l’amélioration de la qualité des données, leur traduction en formats simples et utiles pour les décideurs. L’objectif est que les données reflètent au mieux la réalité, afin de permettre des décisions éclairées et efficaces.

Viviane DIATTA