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LES HOMMES DE L’OMBRE DE DAANDÉ LEÑOL: Ces artisans du rêve musical de Baaba Maal

À l’occasion des 40 ans de Daandé Leñol, les musiciens, techniciens et compagnons de route de Baaba Maal sortent de l’ombre pour raconter leur part d’histoire. Derrière la voix emblématique du Fouta, ces artisans de la scène et du son retracent, avec émotion et humilité, quatre décennies de fidélité, de passion et de musique partagée au service du peuple.

Techniciens, musiciens, chorégraphes, instrumentistes : ces hommes et femmes de l’ombre sont la force silencieuse de Daandé Leñol.Si Baaba Maal en est la voix, le visage et l’âme, eux en sont le souffle, les fondations invisibles mais essentielles. Depuis quatre décennies, leur loyauté, leur talent et leur passion ont bâti l’un des plus beaux projets artistiques du Sénégal. À l’occasion des 40 ans de l’orchestre, certains ont accepté de rompre le silence pour raconter, avec émotion, leur aventure humaine et musicale aux côtés du « Roi du Fouta ».

« Si je suis là aujourd’hui, c’est pour célébrer ces musiciens qui, depuis le début, ont compris qu’accompagner Baaba Maal, c’est aussi porter la voix du peuple à travers des projets de développement », confie Baaba Maal, ému, lors de la soirée anniversaire au Grand Théâtre de Dakar.

Mansour Seck, le compagnon éternel

Natif de Guédé, fils de griot et non-voyant, Mansour Seck fut l’un des piliers du groupe et le plus fidèle complice de Baaba Maal. Ensemble, ils enregistrent en 1984 l’album mythique « Djam Leelii », avant de fonder Daandé Leñol l’année suivante.Mansour n’était pas qu’un guitariste ou un choriste : il était un repère, un guide spirituel, un frère. Par sa guitare et sa sagesse, il a su unir la tradition peule à la modernité, donnant à la musique sénégalaise une profondeur nouvelle.Décédé en mai 2024, il fut l’absent le plus présent des 40 ans du groupe. Tout au long de la célébration, Baaba Maal et ses musiciens lui ont rendu un hommage vibrant, rappelant qu’il restera à jamais la conscience artistique de Daandé Leñol.

Feu Mbassou Niang, l’architecte Discret

parmi les fondateurs du groupe, Mbassou Niang tient une place à part. Père du chanteur Kane Diallo, il incarne l’esprit collectif de Daandé Leñol : celui d’une famille artistique soudée autour d’une mission commune.Baaba Maal lui a rendu hommage comme à « un homme de conviction, qui a compris que porter la voix du peuple ne se fait pas seulement sur scène, mais aussi dans les coulisses, par le travail, l’engagement et la persévérance ».

Hilaire Chaby, le pilier harmonique de Daandé Leñol

Pianiste-claviériste historique de Daandé Leñol, Hilaire Chaby « Hary » est l’une des signatures sonores du groupe depuis les débuts au milieu des années 1980. Compagnon de la première heure, arrangeur et directeur artistique sur scène, il a façonné le spectre moderne du « son Daandé Leñol », mariant synthés et textures acoustiques pour porter la voix de Baaba Maal. On le retrouve notamment crédité sur « Lam Toro » (1992) – guitare, claviers, voix – album pivot de la période Mango, et régulièrement cité parmi les piliers du line-up des célébrations des 40 ans du groupe.

Aliou Diouf, chef d’orchestre et moteur du rythme

Originaire du Walo, Aliou Diouf a rejoint Daandé Leñol à 17 ans, simple passionné suivant les tournées du groupe. Trente ans plus tard, il en est devenu le chef d’orchestre, gardien du tempo et de la cohésion.Souriant, humble, infatigable, il raconte : « C’est un immense plaisir de faire partie de cette aventure. Grâce à Baaba Maal, j’ai découvert le monde à travers la musique, de voyager de découvrir ce que c’est sait la vie, tisser des liens, je lui suis très reconnaissant. Nous avons joué sur toutes les grandes scènes : Roskilde, Glastonbury, Womad… C’est le rêve de tout musicien de jouer avec d’autres musiciens de divers horizon. C’est une fierté ».Pour lui, être un homme de l’ombre n’est pas un oubli, mais une vocation. « Le moteur d’une voiture ne se voit pas, mais sans lui, rien n’avance. C’est ça notre rôle : faire tourner la machine. Je dirige des jeunes, c’est un immense plaisir, ils ont confiance en moi, ils me vouent un très grand respect. C’est une école avec des jeunes qui veulent apprendre et savoir plus. C’est un plaisir de transmettre le savoir. Parce que je voulais ouvrir une école musicale qui n’a pas abouti, mais cet enseignement je le fait avec ces jeunes-là, c’est un honneur », dit-il.

Ndiaga Mbaye, le benjamin aux mains de feu

À seulement cinq ans dans le groupe, Ndiaga Mbaye, percussionniste originaire de Guédiawaye, est devenu la fierté des jeunes générations. Ses dreadlocks disciplinés, son sourire constant et ses mains expertes en font le « benjamin » respecté du groupe.« Quand le Daandé Leñol est né, je n’étais même pas encore au monde. Aujourd’hui, jouer à ses 40 ans est un honneur immense », lance-t-il en confiant que c’est en studio qu’il rencontre Baaba Maal, avant d’intégrer l’orchestre. « Père Baaba m’a accueilli comme un fils. La tournée en Australie et en Nouvelle-Zélande reste gravée dans ma mémoire. Seules des légendes comme Youssou Ndour et Baaba Maal ont foulé ces scènes. Cela montre la dimension artistique, la générosité et la bonté de l’homme et de l’artiste Baaba Maal », souligne Ndiaga.

Ibrahima Cissokho « Ndo », le maître des cordes

Depuis 22 ans, Ibrahima Cissokho, dit Ndo, sculpte le son de Daandé Leñol à la guitare. Discret, élégant, précis, il est l’un de ces artistes qui parlent avec leurs doigts. « Les 40 ans du groupe, c’est une bénédiction. Nous avons hérité d’un terrain bien labouré par nos aînés. À nous de poursuivre l’œuvre », partage-t-il.Son souvenir le plus marquant ? « Un concert à Washington, le Nobel prize de l’Amérique Latine. On a été escorté par des motards de la police pour aller à un spectacle. Une fois à la porte, un monsieur me dit : ‘je vous connais, vous êtes Ibrahima Cissokho’. J’étais ébahi, il me regardait à l’écran, car quand je posais les pieds mon nom s’affiche, c’était impressionnant. Ce jour-là, j’ai compris la portée du travail accompli », confesse-t-il.« Ndo » a appris la guitare chez Baaba Maal lui-même, en jouant avec son jeune frère, Ahmed Maal. « Il disait toujours à ses gardiens : ‘Celui-là, laissez-le passer, il ne dérange pas’. Cette phrase ne m’a jamais quitté. Baaba Maal est un homme d’une gentillesse incommensurable », martèle « Ndo ».

Des hommes, une histoire, une âme

Ces musiciens, techniciens et compagnons ne cherchent ni gloire ni lumière. Ils savent que la musique, comme la vie, se construit à plusieurs voix.Leur fidélité et leur talent ont permis à Daandé Leñol de traverser le temps et les frontières. Et si Baaba Maal est le visage du groupe, eux en sont le cœur battant, ce souffle invisible qui continue, depuis quarante ans, de porter « la voix du peuple ».

Adama AIDARA