FINANCES PUBLIQUES: Ce que dit le rapport explosif de Forvis Mazars sur la dette du Senegal
Le fameux rapport Forvis Mazars, dont nous avons obtenue copie, dresse un tableau sans détour de la dette bancaire du Sénégal. En cinq ans, elle a plus que doublé. Transmis au ministère des Finances et du Budget en juin 2025, il éclaire d’un jour nouveau la trajectoire de l’endettement du pays.
Ce document confidentiel, consacré à la catégorisation des dépenses issues des emprunts bancaires, retrace la montée fulgurante des engagements financiers de l’État sénégalais entre 2019 et septembre 2024.Le rapport final de Forvis Mazars Sénégal, transmis au ministère des Finances et du Budget en juin 2025, dresse une radiographie inédite de la dette bancaire de l’État sénégalais sur la période 2019-septembre 2024.
Ce document confidentiel, consacré à la catégorisation des dépenses issues des emprunts bancaires, confirme la progression fulgurante des engagements financiers de l’État auprès des banques locales et régionales de l’UEMOA.Une dette bancaire multipliée par deux en cinq ansEn cinq ans, l’encours global de la dette bancaire de l’État est passé de 934 milliards à 2 029 milliards FCFA, soit une hausse de 117% et un taux de croissance annuel moyen de 19%.
La hausse est particulièrement marquée en 2022, année où les engagements ont bondi de +60% par rapport à 2021. Les banques établies au Sénégal détiennent près de 80% de ces encours (1 618 milliards FCFA), tandis que les établissements basés hors du pays en détiennent 20%. Le rapport souligne également la montée en puissance des crédits directs (89% de l’encours total), alors que les crédits par substitution, où l’État s’est substitué à des sociétés parapubliques ou privées défaillantes, ont explosé en 2023.
Entre 2019 et 2024, les dépenses cumulées financées par les prêts bancaires atteignent 2 953 milliards FCFA, avec un pic de 671 milliards en 2022. Trois postes concentrent plus de 60% du total : Trésorerie (25,8%), Remboursement de crédits (16,8%), Autres transferts courants (11,6%). En 2024, la part des opérations de trésorerie a même bondi à près de la moitié des dépenses (48,9%), traduisant une utilisation accrue des emprunts pour refinancer des dettes existantes plutôt que pour soutenir de nouveaux investissements productifs.
Le document note que les besoins de liquidité immédiats de l’État – liés au service de la dette, aux décalages de trésorerie et au financement des engagements courants – constituent désormais la principale cause du recours aux banques commerciales.
Une dépendance croissante au secteur bancaire local
Les principaux partenaires de l’État sur cette période sont la Banque Islamique du Sénégal (BIS), la Société Générale Sénégal, NSIA Banque et Coris Bank, qui concentrent les plus gros concours. Près de la moitié des dépenses ont transité par les comptes du Trésor public et de la Trésorerie générale.
Le Top 50 des opérations recensées par Forvis Mazars illustre cette tendance : un reprofilage d’engagements de 142 milliards FCFA avec la BIS ; 75 milliards accordés par la Société Générale pour soutenir le secteur de l’énergie ; 49,6 milliards de crédit relais d’Orabank pour boucler une émission obligataire ; 35 milliards destinés aux programmes sociaux (bourses familiales, CMU, DER).
Le rapport note en outre une forte présence des opérations de refinancement et de consolidation de dettes, parfois issues de créances impayées d’entreprises publiques.
Au-delà de la trésorerie, Forvis Mazars identifie trois pôles majeurs d’utilisation des fonds empruntés : le soutien à l’énergie (115 milliards FCFA, soit 7% du total), le logement administratif et universitaire (84 milliards FCFA), les équipements de défense et de sécurité (plus de 80 milliards FCFA).
Des financements ont aussi servi à éponger les dettes de la SAR et de Petrosen, à sécuriser les édifices publics, ou encore à accompagner des programmes communautaires dans le cadre du PAP 2A.
Un signal sur la soutenabilité de la dette et la qualité de la dépenseAu 30 septembre 2024, l’encours total de 2 029 milliards FCFA représente une part croissante de la dette intérieure totale du Sénégal, accentuant la pression sur la liquidité budgétaire.
Selon des sources proches du ministère, la progression de l’endettement bancaire traduit « une stratégie de gestion active, mais risquée, de la trésorerie », souvent motivée par le besoin de combler des écarts de financement à court terme en attendant des ressources extérieures ou des recettes fiscales différées.
Cette dépendance accrue au secteur bancaire expose l’État à des risques de refinancement et à une hausse du coût de la dette, d’autant que le contexte régional de l’UEMOA se caractérise par une tension sur les taux et une liquidité bancaire en contraction.
Le rapport recommande une catégorisation plus fine des dépenses et un renforcement du suivi budgétaire, pour garantir la traçabilité des fonds empruntés et améliorer la transparence dans la gestion de la dette intérieure.
L’étude s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre du nouveau cadre de gestion de la dette et de la dépense publique, voulu par le ministère des Finances pour disposer d’une base de données consolidée et actualisée. L’objectif est d’orienter les futurs emprunts vers des usages productifs et d’assurer une soutenabilité à moyen terme.
Ce rapport tombe à point nommé, alors que le gouvernement prépare le Budget 2026 et s’engage, sous supervision du FMI et de la BCEAO, dans une trajectoire de réduction du déficit à 3% du PIB d’ici 2027.
En résumé, la photographie dressée par Forvis Mazars met en évidence une réalité sans fard : la dette bancaire, devenue levier central de la politique budgétaire, est aussi un signal d’alerte sur la fragilité de la trésorerie publique et sur la nécessité d’un pilotage plus stratégique de l’endettement sénégalais.

