REGARDS CROISÉS SUR L’ÉVOLUTION DE LA SCÈNE MUSICALE SÉNÉGALAISE: Voyage dans le temps et l’espace, des années 1950 à nos jours
La Maison de la culture Douta Seck de Dakar a abrité une conférence publique intitulée « Des airs topiques au mbalax : visages et usages de la musique sénégalaise », organisée dans le cadre du programme Regards croisés sur l’évolution de la scène musicale sénégalaise. Chercheurs, artistes, producteurs et mélomanes y ont revisité, mardi dernier, les grandes étapes d’une aventure artistique débutée dans les années 1950, année de référence fixée à 1975 pour les échanges.
Riche de ses rythmes, de ses langues et de ses influences multiples, la musique sénégalaise n’a cessé d’évoluer, des chants traditionnels portés par les griots aux sonorités modernes du mbalax, du hip-hop ou de l’afro-fusion. Véritable miroir des luttes et des aspirations du peuple, elle demeure un marqueur fort de l’identité nationale.Les discussions ont exploré plusieurs thématiques : transmission des savoirs, émergence des nouvelles scènes urbaines, rôle des femmes dans la création, impact des technologies et des plateformes numériques, mais aussi les défis économiques et institutionnels du secteur musical.
Le Centre culturel Douta Seck, lieu emblématique de la mémoire artistique sénégalaise, s’est ainsi transformé en espace de réflexion autour d’une question essentielle : comment préserver l’authenticité de notre patrimoine musical tout en accompagnant son ouverture vers le monde ?
« La musique sénégalaise va bien, mais son environnement va mal »
Dans sa communication, Abdoul Aziz Dieng, sociologue et président de l’Association des métiers de la musique du Sénégal, a pointé les difficultés internes au mbalax. « C’est une musique particulière, à rythme ternaire, alors que la musique dominante dans le monde est binaire. Nos autorités n’ont pas encore compris que la musique, c’est aussi une économie capable de générer des revenus, des emplois et du rayonnement », a-t-il déploré.Il a également dénoncé la vétusté du conservatoire national et le non-paiement récurrent des droits d’auteur, y compris par certaines institutions publiques. « Quand l’État ne respecte pas les droits d’auteur, comment espérer que les privés le fassent ? », a-t-il lancé, appelant à une véritable politique nationale de la musique.
Selon lui, « il faut à la fois renforcer le plaidoyer auprès des autorités et encourager les artistes à plus de professionnalisme. Nous avons des musiciens talentueux, mais beaucoup évoluent encore dans l’amateurisme ».
Ngoné Ndour plaide pour une véritable industrie musicale
La présidente du conseil d’administration de la SODAV, Ngoné Ndour, a, quant à elle, insisté sur l’importance d’aborder la musique sous l’angle économique. « Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que la musique sénégalaise n’est pas vendable. Avec le numérique, elle est devenue plus accessible et plus consommée par les jeunes », a-t-elle souligné.Elle a exhorté les artistes à s’unir et parler d’une même voix, plaidant pour la création de mécanismes de financement et d’espaces professionnels.
« Le Sénégal doit avoir son propre salon de la musique, à l’image du MASA en Côte d’Ivoire. Il faut un accompagnement juridique et financier de l’État pour soutenir les initiatives et protéger nos frontières culturelles », a-t-elle plaidé.
Une mémoire musicale à Valoriser
journaliste culturel depuis plus de quarante ans, Aliou Diop de la RSI a replongé l’auditoire dans les années 1970-1980, évoquant la contribution de musiciens étrangers tels que Labba Socé, Amara Touré ou Atisso au façonnement du répertoire national. « Nous n’avons pas attendu la Convention de l’UNESCO pour vivre la diversité culturelle », a-t-il rappelé, rendant hommage à Maguette Wade et à l’émission Télévariété, qui a profondément marqué l’aménagement musical du Sénégal.Il a également évoqué les jeunes formations musicales des années 1980, marquées par l’influence du groupe Xalam, avant de saluer l’apport de Lemzo Diamono, véritable laboratoire d’innovation qui a révélé des artistes majeurs tels que Lamine Faye, Fallou Dieng, Mbaye Nder, Pape Diouf, Mada Ba et Amath Samb.
La rencontre, coorganisée par le journaliste culturel Aboubacar Demba Cissokho (APS) et Ibrahima Wone, président du conseil d’administration du Musée des Civilisations noires, s’est clôturée par un concert de l’Orchestre national du Sénégal. Le public a eu droit à un vibrant voyage musical à travers l’interprétation de classiques tels que « Sonouna » de Thione Seck, « Tajabone » d’Ismaël Lo, « Dem-Dem » de Youssou Ndour, et « Ndaakaru » de Baaba Maal, autant de morceaux qui ont marqué les grandes étapes de l’histoire musicale du pays.
Adama AIDARA

