CONFIRMATION DU FMI SUR LA DETTE CACHÉE: Des économistes prolongent le débat et recadrent Kristalina Georgieva
Le débat sur la supposée « dette cachée » du Sénégal, récemment confirmée par la Directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Kristalina Georgieva, est loin d’être clos. Plusieurs économistes contestent cette affirmation, dénonçant une lecture biaisée et politiquement instrumentalisée d’un sujet hautement technique.
Pour l’économiste et financier Bakary Diouf, cette polémique n’est « qu’une tempête dans un verre d’eau ». Selon lui, un simple examen des douze dernières années du régime précédent permet de constater la destination claire et visible de la dette publique contractée.
« Le Sénégal a réalisé un bond spectaculaire en matière d’infrastructures : autoroutes, ponts, BRT, TER, stades, nouvelle ville de Diamniadio, AIBD, aéroports régionaux, ports, data centers… La liste est longue de réalisations concrètes rendues possibles grâce à la dette publique », rappelle-t-il.
Ces investissements, poursuit Dr Diouf, répondaient à la logique du Plan Sénégal Émergent (PSE) visant un rattrapage infrastructurel censé soutenir la croissance.
FMI et Cour des comptes : témoins ou complices ?
L’économiste dénonce un « glissement sémantique » faisant passer le FMI et la Cour des comptes du rôle de partenaires techniques à celui de « témoins à charge ». Il souligne que la Cour des comptes a certifié tous les exercices budgétaires du Sénégal entre 2012 et 2023, y compris ceux relatifs à la dette et au déficit public.
« Dans ses rapports, la Cour n’a jamais intégré la dette du secteur parapublic à celle de l’État. Si une dette était véritablement cachée, cela signifierait que toutes les institutions de contrôle – Cour des comptes, ANSD, DGID, Trésor, Assemblée nationale – auraient été complices ou dupées. Ce qui est impensable », tranche-t-il.
Youssou Diallo : « La parole du FMI n’est pas parole d’Évangile »Même son de cloche du côté de l’économiste Youssou Diallo, ancien président du conseil d’administration de la SONACOS. Il appelle à la prudence face aux déclarations de la patronne du FMI.
« La parole de la Directrice générale du FMI, même si elle pèse, n’est pas parole d’Évangile. Aucun document officiel du Fonds n’a été publié à ce jour pour corroborer ses propos », rappelle-t-il.Selon lui, le FMI, la BCEAO et la Cour des comptes doivent « situer leurs propres responsabilités » dans cette affaire. Car, « ils ont tous été impliqués, à des degrés divers, dans le suivi des finances publiques sénégalaises ».
Youssou Diallo plaide pour une publication intégrale des rapports de l’Inspection générale des finances (IGF), de la Cour des comptes, du cabinet Forvis Mazars, ainsi que des conclusions du FMI et de la BCEAO. « C’est le seul moyen de préserver la crédibilité des institutions et de restaurer la confiance », estime-t-il.Il interpelle aussi les responsables de l’ancien régime à sortir du silence.
« Ils ne peuvent pas se cacher derrière l’ancien président Macky Sall pour éviter d’apporter des explications claires et publiques », assène-t-il.
Austérité en vue
Pour Bakary Diouf, cette polémique cache une autre réalité : l’engagement du Sénégal dans un nouveau programme du FMI. « Le pays s’est placé sous les fourches caudines du Fonds. Ce programme impliquera une austérité budgétaire, une réduction des dépenses sociales et une suppression progressive des subventions », avertit-il.
Une orientation qu’il juge dangereuse pour les ménages vulnérables et le monde rural. « Cette cure d’austérité aura des conséquences sociales dramatiques », prévient-il.Les deux économistes appellent à la raison et à la rigueur. « On ne peut pas cacher une dette d’État, résume Bakary Diouf.
Et si le FMI venait à accorder le même crédit à chaque nouvelle version politique de l’histoire budgétaire du Sénégal, alors sa crédibilité en pâtirait durablement ».
Abdoulaye DIAO

