CARREFOUR STRATÉGIQUE TRANSFORMÉ EN BAZAR: Liberté 6, le rond-point devenu marché sauvage
À Dakar, le rond-point Liberté 6 est désormais méconnaissable. Entre étals de fortune, motos-taxis, enfants mendiants et flux incessant de passants, l’espace public est pris en otage. Reportage au cœur d’un désordre qui illustre l’indiscipline chronique et les failles du système de gouvernance urbaine.
Point névralgique reliant Grand-Yoff, Sacré-Cœur, Front de Terre et la VDN, le rond-point Liberté 6 est chaque jour traversé par des milliers de Dakarois. Surtout que ce carrefour est devenu un nœud central de la liaison du BRT. Mais au lieu d’être un espace de fluidité avec l’édification du pont juste pour régler le problème des bouchons dans le cadre du BRT, il est devenu un véritable marché parallèle.
Chaussures, fruits, fripes, accessoires de téléphonie… chaque mètre carré est occupé. Les piétons se faufilent comme ils peuvent. Les automobilistes klaxonnent pour se frayer un chemin dans cette jungle. « On ne circule plus, on survit », lâche un taximan roulant en direction de Grand Dakar, pris dans le dédale.Les habitants et usagers rencontrés sont unanimes : l’anarchie règne.
Lamine Faye, employé d’une agence située sur la VDN qui emprunte cet axe tous les jours, témoigne : « Le rond-point est devenu un Colobane bis. On ne respecte rien, bientôt on paiera un droit de passage ».Nafisatou Ba, résidente d’un qui jouxte le rond-point marque sa désolation. « Les autorités ferment les yeux. Les vendeurs et motos-taxis s’installent comme s’ils étaient chez eux », tacle la jeune femme, alors que Birame, conducteur de mototaxi Jakarta, diplômé en marketing, se défend d’être un facteur de désordre.
« J’ai un master en marketing, mais je transporte des clients à moto pour nourrir ma famille. Nous ne sommes en rien responsable de tout ceci. Nous aussi, nous sommes des victimes d’un système qui ne crée pas d’emplois », argue-t-il.Sous le pont, le désordre vire au danger. Des enfants mendiants, souvent venus de pays voisins, harcèlent les passants pour obtenir de l’argent.
« Ce n’est pas de la mendicité, c’est parfois de l’agression », regrette un chauffeur de taxi qui souligne que le soir, les éclairages déficients accentuent l’insécurité. Entre tables de fortune, motos qui circulent à contresens et sacs à main arrachés, les piétons deviennent vulnérables.
Les déguerpissements, un éternel Recommencement
Pourtant, Liberté 6 a déjà été ciblé par de nombreuses opérations de désencombrement menées par les autorités ces dernières années. Les commerçants ambulants ayant même été indemnisé lors des travaux du BRT pour se recaser ailleurs et ne pas revenir. Mais ces coups de balai restent éphémères et sans suite.
« À chaque fois, on rase tout, mais une semaine plus tard, les mêmes acteurs reviennent. C’est un manque total de suivi », regrette Ismaïla Ben Bass, qui tient un magasin a quelles mètres du rond-point. Ce constat illustre un problème plus large : l’absence de coordination entre autorités municipales et forces de l’ordre, incapables d’imposer durablement la loi.Derrière le désordre visible se cache une chaîne de responsabilités.
Les maires dénoncent le manque de moyens, l’État accuse les municipalités d’inaction, et chacun renvoie la balle. Un urbaniste interrogé souligne que « Dakar a investi des milliards dans de nouveaux ouvrages, tel que les échangeurs, ponts, ronds-points. Mais faute d’une politique de gestion de l’espace public, ces infrastructures deviennent des zones de chaos au lieu de fluidifier la circulation dans la ville ».
Liberté 6, un symbole national
Le cas de Liberté 6 n’est pas isolé. De Keur Massar à Pikine, a Case-Bi aux Parcelles assainies, en passant par Petersen ou Colobane, le même scénario se répète partout. Tous les espaces publics libères sont vite envahis par l’économie informelle, faute d’alternatives viables pour les commerçants. Selon les chiffres du ministère du Commerce, plus de 45% des emplois urbains relèvent du secteur informel. Une réalité sociale incontournable, mais qui pose un défi colossal en termes d’aménagement et de sécurité.Entre désordre chronique, perte de mobilité et insécurité, les riverains tirent la sonnette d’alarme.
« Ce rond-point est l’image du Sénégal : désorganisé, sans autorité. Tant que l’État n’adoptera pas des décisions fortes avec un suivi permanent, nous vivrons dans le chaos », conclut un riverain.Liberté 6, autrefois symbole d’un Dakar moderne en expansion, est aujourd’hui devenu l’emblème d’un système qui vacille entre anarchie sociale et impuissance institutionnelle.
Lamine Diedhiou

