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23 ANS APRES LE JOOLA, LA SURCHARGE CONTINUE DE TUER: Entre insouciance collective et démission de l’État, le calvaire des transports sénégalais

Le 26 septembre 2002, le Sénégal sombrait dans la tragédie avec le naufrage du bateau « Le Joola », emportant plus de 1 800 vies, un record funeste supérieur à celui du Titanic. Vingt et trois ans plus tard, alors que le pays s’apprête à commémorer ce funeste anniversaire, malgré les discours, les cérémonies et les larmes, la surcharge reste une plaie ouverte. Dans les bus Tata, cars rapides et Ndiaga-Ndiaye de Dakar et autres moyens de transport à travers le pays, les Sénégalais continuent de s’entasser, inconscients ou résignés, comme si rien n’avait jamais changé.

L’histoire récente du Sénégal est marquée par des catastrophes liées à la surcharge. Outre la tragédie du bateau « Le Joola », d’une capacité de 550 passagers surchargé de près de 2000 personnes, le chavirement de la pirogue Bétenti, également remplie au triple de sa capacité, avec leur lot de morts, l’histoire bégaie toujours. Chaque fois, l’émotion fut immense. Chaque fois, les autorités promirent d’agir. Mais l’émotion est retombée, et les vieilles habitudes sont revenues.« On s’émeut le temps d’une tragédie, puis on oublie, et tout recommence », soupire un vieil usager, accoudé à la portière d’un Ndiaga-Ndiaye à Pikine.

Keur Mbaye, un arrêt sous tension

Il est midi passé de 35 minutes. Le soleil brûle, les têtes s’abritent comme elles peuvent contre les murs du poste de gendarmerie de l’arrêt des bus de Keur Mbaye. Pas d’abri, pas de bancs, juste la poussière et la chaleur. À quelques mètres, le marché grouille : senteurs de poisson séché, d’ail, de piment, cris des vendeurs, musiques assourdissantes des radios FM. Dans ce décor saturé, l’attente devient un supplice.Quand la ligne Tata 62 se présente enfin, c’est la ruée. Les apprentis hurlent pour attirer les clients. Une queue désordonnée s’étire, les bousculades commencent. Les premiers grimpent, les autres s’agrippent comme ils peuvent. À bord, la scène est digne d’une boîte de sardines.

La promiscuité étouffante

À l’intérieur, les contrastes sont saisissants. Les chanceux assis s’endorment, lisent ou plongent dans la musique de leurs écouteurs. Les autres, debout, luttent pour tenir debout, compressés dans une chaleur suffocante. Les haut-parleurs, réglés au maximum par le chauffeur, crachent une musique qui couvre presque les râles des passagers fatigués.Chaque geste devient sujet de tension. Un piétinement accidentel, une poussette involontaire, et la dispute éclate. « Monsieur, regardez où vous mettez vos pieds ! », s’emporte une jeune fille au crâne rasé, visiblement à bout. « Je ne l’ai pas fait exprès, pourquoi tant d’agressivité ? », réplique un jeune homme en jean bleu. La scène déclenche des rires nerveux, mais témoigne de l’exaspération générale.

Keur Massar : l’épreuve de la surcharge

À Keur Massar, l’enfer continue. Un attroupement de passagers attend depuis presque une bonne heure. Le bus, déjà bondé, s’arrête quand même. Le receveur presse les passagers à bord du bus. « Avancez, il y a de la place au milieu ! », lance-t-il.Aussitôt dit, que les clients explosent. « Le bus est plein, nous ne sommes pas des animaux ! », répliquent quelques passagers, quasiment en chœurs. Un homme, dégoulinant de sueur, s’énerve. « ‘Boy, boulniou fonto’ ! Tu es assis confortablement dans ta cage à perroquet et tu veux nous entasser comme des poissons pourris ! », tonne-t-il.La tension monte, les insultes fusent, le chauffeur sermonne. « Si vous voulez être à l’aise, prenez un taxi. », ajoute-t-il à la réprimande pour mettre fin au boucan. Puis le silence retombe, pesant.

Le transport des pauvres

Dakar est une ville où la mobilité est un calvaire. Faute de voitures personnelles ou de moyens pour se payer un taxi ou le TER, la grande majorité des habitants dépend des cars rapides, des Ndiaga-Ndiaye ou des bus Tata. Ces véhicules vétustes, d’un autre âge, sont le quotidien des millions de banlieusards qui rallient chaque jour le centre-ville pour travailler.Ils voyagent debout, compressés, dans des conditions indignes, mais résignés. « C’est un mal nécessaire », reconnaît un étudiant rencontré à bord, casque aux oreilles. « On n’a pas d’autre choix », dit-il, désabusé.

Le cri d’alarme des usagers

À hauteur du marché des HLM, une dame d’une cinquantaine d’années prend la parole. « Les chauffeurs et receveurs sont responsables de ces conflits. Ils surchargent les bus au mépris de notre sécurité. Pourtant, nous avons connu ‘Le Joola’, Bétenti et tant d’autres drames de la route avec des dizaines de morts dans des accidents évitables. Mais les leçons n’ont jamais été retenues. L’État doit intervenir et investir sérieusement dans le transport en commun. Sinon, d’autres catastrophes viendront », prophétise-t-elle.Son cri du cœur, ponctué d’un « Diegueulou naak » de contrition, résonne comme une supplique. Mais il se perd, comme souvent, dans l’indifférence ambiante.

Un peuple résigné, un État absent

Vingt et trois ans après la tragédie du « Le Joola » du 26 septembre 2002, le constat est amer : rien n’a changé. La surcharge, dénoncée hier, reste une réalité aujourd’hui. Les Sénégalais s’entassent toujours dans les bus, entre inconscience collective et résignation sociale. Les autorités, elles, peinent à imposer des règles strictes.Vingt et un ans plus tard, alors que le pays s’apprête à commémorer ce funeste anniversaire, une question demeure. Combien de morts faudra-t-il encore pour bannir la surcharge au Sénégal ?

Adama AIDARA