{"id":20679,"date":"2019-03-21T23:07:57","date_gmt":"2019-03-21T23:07:57","guid":{"rendered":"http:\/\/toutinfo.net\/?p=20679"},"modified":"2019-03-21T23:11:14","modified_gmt":"2019-03-21T23:11:14","slug":"20679","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/toutinfo.net\/?p=20679","title":{"rendered":"OULEYMANE BACHIR DIAGNE, PHILOSOPHE : \u00abLe fran\u00e7ais n\u2019a d\u2019avenir en Afrique que s\u2019il reconnait les langues locales\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong>D\u2019ici 2050, 70% des francophones vivront sur le continent africain. Le philosophe Souleymane Bachir Diagne pr\u00e9vient cependant que l\u2019\u00e9volution de la francophonie ne d\u00e9pend pas du facteur d\u00e9mographique, mais reposera sur le plurilinguisme et la bonne sant\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation en Afrique.<\/strong><\/p>\n<p>S\u2019approprier la langue fran\u00e7aise et l\u2019inscrire pleinement dans le pluralisme linguistique. Et en particulier dans le contexte de l\u2019Afrique francophone. C\u2019est le credo de Souleymane Bachir Diagne pour en finir avec une vision archa\u00efque d\u2019une francophonie crisp\u00e9e, camp\u00e9e sur \u00ab une d\u00e9fense du fran\u00e7ais contre l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de l\u2019anglais \u00bb. Pour le philosophe s\u00e9n\u00e9galais, professeur de fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Columbia (New York), c\u2019est la langue fran\u00e7aise qui doit s\u2019adapter \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 africaine, et non l\u2019inverse. En clair, les Africains francophones peuvent, et doivent, modifier la langue, l\u2019adapter \u00e0 leurs langues nationales, leurs pratiques, leurs v\u00e9cus. Et, surtout, ne pas attendre pour ce faire d\u2019obtenir l\u2019aval de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. L\u2019Observatoire d\u00e9mographique et statistique de l\u2019espace francophone (ODSEF) pr\u00e9voit que, d\u2019ici \u00e0 2050, 70% des francophones seront des Africains. Un chiffre largement mis en avant ce 20 mars, Journ\u00e9e internationale de la francophonie. Mais Souleymane Bachir Diagne balaie cet argument d\u00e9mographique. Pour lui, la p\u00e9rennit\u00e9 du fran\u00e7ais en Afrique n\u2019est possible que si les locuteurs participent \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la langue.<\/p>\n<p><strong> Vous d\u00e9fendez la n\u00e9cessit\u00e9 de la reconnaissance des langues locales et nationales dans l\u2019espace francophone africain. Comment concevez-vous la cohabitation entre le fran\u00e7ais et celles-ci ?<\/strong><\/p>\n<p>Pendant de nombreuses ann\u00e9es, la francophonie a \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue comme une d\u00e9fense frileuse de la langue fran\u00e7aise contre l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de l\u2019anglais. Aujourd\u2019hui, le ma\u00eetre mot pour la d\u00e9finir est le pluralisme linguistique. Ce pluralisme se caract\u00e9rise par la reconnaissance de l\u2019existence de plusieurs langues dans l\u2019espace francophone. Ces langues locales m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9es et renforc\u00e9es. Le fran\u00e7ais, l\u2019anglais et le portugais sont des langues d\u2019Afrique, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des langues africaines. Ainsi, la cohabitation des langues est naturelle en Afrique. Sur le continent, il est rare de trouver un africain qui ne parle pas plusieurs langues. Donc, le fran\u00e7ais n\u2019a d\u2019avenir en Afrique francophone que si il reconna\u00eet les langues locales, et fonctionne avec elles.<\/p>\n<p><strong><em>Que pensez-vous du mode d&rsquo;apprentissage du fran\u00e7ais en Afrique, au regard de celui deslangues locales ? <\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cole doit \u00eatre un espace plurilingue qui doit faire l\u2019objet d\u2019une vraie politique linguistique. Il faut renforcer le fran\u00e7ais, car sa ma\u00eetrise a faibli dans les \u00e9coles africaines. <strong>Dans le m\u00eame temps, il est crucial d\u2019introduire les langues africaines dans l\u2019enseignement.<\/strong> Celles-ci doivent devenir des langues de savoirs et de cr\u00e9ations dans lesquelles les \u00e9crivains \u00e9crivent. <strong>Je plaide que l\u2019on puisse \u00e9crire la philosophie et d\u2019autres disciplines en langues africaines.<\/strong> Boubacar Boris Diop \u2013auteur de l\u2019ouvrage Les tambours de la m\u00e9moire \u2013 en est l&rsquo;exemple. La francophonie aura de l\u2019avenir si, et seulement si, l\u2019\u00e9cole et la soci\u00e9t\u00e9 sont des espaces plurilingues.<\/p>\n<p><strong>\u00cates-vous favorable \u00e0 une transgression de la langue fran\u00e7aise acad\u00e9mique ?<\/strong><\/p>\n<p>Oui, car le fran\u00e7ais est une langue vivante. Elle est par nature appel\u00e9e \u00e0 <strong>subir des transformations et des formes d\u2019hybridations<\/strong>. Par exemple, en C\u00f4te d\u2019ivoire, s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 \u00abun fran\u00e7ais ivoirien\u00bb qui a sa saveur et son sel. Beaucoup d\u2019artistes et \u00e9crivains ivoiriens jouent de ces transformations pour s\u2019exprimer. N\u00e9anmoins, cela va audel\u00e0 d\u2019introduire de simple mots dans la langue fran\u00e7aise. Au S\u00e9n\u00e9gal, pour nommer une station \u00e0 essence, on disait \u00ab essencerie \u00bb. Ce mot n\u2019existant pas dans la langue fran\u00e7aise, L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor l\u2019a fait adopter par l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise quand il y si\u00e9geait! En somme, le pluralisme \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la langue fran\u00e7aise est une richesse de la francophonie: la mani\u00e8re de parler le fran\u00e7ais au Qu\u00e9bec et en Belgique est diff\u00e9rente de celle qui est pratiqu\u00e9e dans l\u2019Hexagone. Et cela permet d&rsquo;enrichir la langue.<\/p>\n<p><strong>Quel est le r\u00f4le des \u00e9crivains dans l\u2019\u00e9volution de la langue fran\u00e7aise ? <\/strong><\/p>\n<p>La litt\u00e9rature dite francophone a impos\u00e9 sa qualit\u00e9 dans le spectre litt\u00e9raire fran\u00e7ais mais, aussi, un certain style. Les Africains ont invent\u00e9 dans la litt\u00e9rature francophone leur propre mani\u00e8re de jouer avec la langue, en s\u2019installant entre deux langues. \u00c0 travers leurs \u00e9crits, ils parlent leurs langues maternelles \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du fran\u00e7ais. L\u2019\u00e9crivain Ahmadou Kourouma \u2013 auteur du Soleil des ind\u00e9pendances\u2013 est sans doute le meilleur exemple. Il a r\u00e9ussi dans ses \u00e9crits \u00e0 faire sentir la pr\u00e9sence de la langue Malink\u00e9 \u2013langue Mandingue \u2013 dans le fran\u00e7ais. Le style de Soni Labou Tansi \u0153uvre aussi dans ce sens. Il y a une sorte de jubilation avec la langue fran\u00e7aise, qui est permise par le fait que les francophones se situent le plus souvent entre deux langues. Un \u00e9tude de l\u2019ODSEF estimequ\u2019\u00e0 l\u2019horizon 2050, plus de 70% des francophones seront des Africains. L\u2019Afrique comptera alors plus de 90% des francophones de 15-29 ans.<\/p>\n<p><strong>Quel regard portez-vous sur ces chiffres ? <\/strong><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des chiffres, il est important de se focaliser sur deux conditions. Dans un premier temps, l\u2019enracinement de la langue fran\u00e7aise sur le continent tient \u00e0 la qualit\u00e9 de l\u2019enseignement. La sant\u00e9 du fran\u00e7ais en Afrique francophone d\u00e9pendra fortement de la sant\u00e9 de l\u2019\u00e9cole. Puis, il est essentiel que le fran\u00e7ais reste une langue de la science et de la recherche. Il y a un \u00e9norme potentiel sur le continent mais \u00e0 conditions que ces deux aspects soient remplis. Il faut que l\u2019OIF en prenne conscience et veuille un espace qui compte dans le monde de demain sur le plan de l\u2019\u00e9ducation et de la recherche.<\/p>\n<p><strong> Le cadre domestique est-il le premier espace de transmission de la langue fran\u00e7aise ? <\/strong><\/p>\n<p>Le premier principe est qu\u2019il faut que le fran\u00e7ais soit pr\u00e9sent ailleurs qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cole. Si son usage s\u2019arr\u00eate \u00e0 l\u2019enceinte de l\u2019\u00e9cole, la francophonie en souffrira. Au S\u00e9n\u00e9gal, dans une pratique \u00e9ducative, on peut parler \u00e0 l\u2019enfant en fran\u00e7ais, car on sait que la soci\u00e9t\u00e9 parle le Wolof. Il finira donc parparler. Par ailleurs, il est vrai qu\u2019il faut s\u2019adapter \u00e0 la situation concr\u00e8te de la soci\u00e9t\u00e9 : si le fran\u00e7ais est plus r\u00e9pandu dans l\u2019espace public, dans le cadre domestique il faut favoriser les langues locales et vice-versa.<\/p>\n<p><strong> Le fran\u00e7ais demeure-t-il la langue \u00abde l\u2019\u00e9lite\u00bb en Afrique, selon vous ? <\/strong><\/p>\n<p>Malheureusement, cela est encore vrai. L\u2019usage du fran\u00e7ais hors des \u00e9lites tient \u00e0 la d\u00e9mocratisation de l\u2019\u00e9ducation et de la culture en g\u00e9n\u00e9rale. Il faut que le fran\u00e7ais fasse partie de la culture populaire. Par ailleurs, cet effort de d\u00e9mocratisation doit venir de tous. En tant que philosophe, j\u2019ai ma responsabilit\u00e9 d\u2019\u00e9crire en Wolof pour que cette langue soit pr\u00e9sente dans la philosophie contemporaine. Enfin, l\u2019\u00c9tat et les institutions ont la responsabilit\u00e9 de mettre en place des politiques qui favorisent le pluralisme linguistique au seinde la francophonie. De la m\u00eame mani\u00e8re, l\u2019OIF a un r\u00f4le \u00e0 jouer pour rendre le fran\u00e7ais attractif et populaire.<\/p>\n<p><strong>( Jeuneafrique.com )<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019ici 2050, 70% des francophones vivront sur le continent africain. 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