Les lundis de Madiambal : « Après les manifs, le syndrome de l’ultra banditisme couve… »

Des dizaines de personnes détentrices de documents d’identité de la Guinée, arrêtées à l’occasion des dernières violentes manifestations politiques dans les rues de Dakar, sont expulsées du Sénégal et d’autres sont en passe de l’être. Plusieurs dizaines d’autres, de nationalités étrangères, sont en détention pour avoir été formellement identifiées comme ayant participé à des casses, des incendies de la Bibliothèque de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, de nombreux véhicules ainsi que des installations publiques, des attaques de commerces et autres domiciles privés. Des pillages à grande échelle ont été déplorés. Dans le groupe des détenus étrangers, on compte de dangereux anciens militaires, de sinistres «junglers» de l’ancien dictateur gambien Yahya Jammeh, assoiffé d’une vengeance contre Macky Sall qui l’avait fait chasser du pouvoir, à la demande de la Cedeao, quand il avait voulu refuser de concéder sa défaite devant Adama Barrow. Aussi, la police cherche à vérifier l’identité d’autres personnes arrêtées et ne possédant sur elles des documents pertinents et qui ont la particularité de ne parler ni le français ni aucune autre langue nationale sénégalaise. Il se susurre qu’il y aurait, dans ce sinistre groupe de malfrats, des Libériens, des Sierra-léonais et autres rebuts de toute la pègre des pays voisins d’Afrique de l’Ouest.

Ces arrestations confirment les alertes et mises-en-garde lancées à plusieurs reprises à travers ces colonnes sur le recours à des agents étrangers en vue d’une opération de déstabilisation du Sénégal. L’objectif de chercher à installer le chaos est évident et on se rappelle que le ministre de l’Intérieur, Antoine Félix Abdoulaye Diome, dès le mois de mars 2021, avait évoqué la présence de forces occultes parmi les manifestants, mues par le sinistre dessein de provoquer de graves troubles. Les autorités policières sénégalaises viennent à nouveau de faire le malheureux constat et l’ont révélé à travers une conférence de presse tenue le 4 juin 2023.

Cet exercice médiatique s’est aussi révélé un aveu d’échec de la police dans le domaine de la prévoyance et du renseignement. En effet, le citoyen est en droit de se demander ce que faisaient les autorités de la police avec leurs services et agents de renseignements, pour laisser passer un aussi grand nombre de malfrats et de personnes dont les objectifs devaient être connus du gouvernement, franchir tranquillement les frontières et pénétrer jusque dans le cœur de la capitale du pays. Aux yeux du citoyen lambda, il y a, à l’évidence, des défaillances, des négligences ou des carences quelque part pour que des personnes aussi dangereuses aient pu arriver à opérer au grand jour à Dakar. Assurément, comme Montesquieu disait : «J’aime les paysans, ils ne sont pas assez savants pour raisonner.»

On voit donc que des centaines de personnes ont été interpellées, arrêtées ou renvoyées dans leurs pays respectifs, mais combien ont pu passer entre les mailles manifestement très poreuses des filets de la police sénégalaise ? Avec quels arsenaux ces dernières personnes ont pu se dissimuler dans les maisons, chaumières et quartiers ? Plus personne ne discute que des maquisards du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc) ont abandonné leurs positions dans les forêts et autres camps de fortune pour se fondre parmi la population de Dakar et des autres grandes villes du pays. Nous nous demandions déjà «que faire de ces rebelles du Mfdc qui opèrent à Dakar ?». Dans une chronique du 13 juin 2022 intitulée «Ousmane Sonko se brûlera avec le feu qu’il aura allumé», nous soulignions : «On voudrait bien croire que des rebelles, sortis de leurs bases qui viennent d’être démantelées par des opérations militaires, puissent se retrouver, comme par enchantement, dans les rues de Dakar pour participer à une marche pacifique, démocratique, la fleur au fusil, pour demander plus de démocratie et surtout le droit de participer à des élections organisées par le gouvernement d’un pays dont ils cherchent, par les armes, à se séparer (Ne riez pas !).»

On les aura malheureusement vus brûler les archives de l’Université et danser autour des flammes, jubilant, entonnant les mêmes chants guerriers qui avaient accueilli Ousmane Sonko à Ziguinchor lorsqu’il battait campagne. On s’étrangle de constater que les grands intellectuels et dignitaires de la Société civile, des universitaires et des produits des universités sénégalaises, pourtant si prompts à monter sur leurs grands chevaux pour invoquer les grands principes de liberté et de démocratie, détournent le regard de ce spectacle honteux. C’est ce silence ou ces œillères sur l’autodafé de l’université que je ne saurais pardonner par exemple au trio Boris-Felwine-Mbougar qui a profité de cette situation de troubles pour accabler et charger davantage la mule, le régime du Président Macky Sall, de tous les crimes démocratiques.

Ils ont épargné Ousmane Sonko qui a pourtant refusé de déférer à la Justice comme le ferait tout autre citoyen ou qui encore a publiquement appelé à l’insurrection et à la sédition contre les institutions républicaines et démocratiques du pays. Sacrilège ! Moussa Diaw de l’université de Saint-Louis, pour sa part, justifierait cet odieux acte par le fait que le «Droit enseigné dans nos universités ne colle pas du tout à la réalité et n’est pas conforme à l’Etat de Droit. Ce qui pose donc un problème entre la théorie et la pratique». En d’autres termes, si les juges et les journalistes apparaissent mauvais, on devrait comprendre qu’on aille brûler les facultés de Droit et le Cesti, ou que les ambassades et consulats du Sénégal puissent connaître le même sort parce que «la diaspora sénégalaise est en avance, surtout celle qui se situe dans les pays démocratiques, par rapport aux pratiques démocratiques, à l’Etat de droit». Si ce n’est pas de l’apologie du crime, cela lui ressemble bien !

«Si vous attaquez leurs domiciles, vous trouverez des milliards planqués !» Ousmane Sonko le 8 juin 2022

On avait fini de dire que le loup est introduit dans la bergerie, et des milieux terroristes pourront désormais trouver, certainement avec plus de facilité, des recrues ou des agents disposés à frapper des cibles névralgiques au Sénégal. Quand on remarque que des conduites principales d’eau et des centrales d’électricité ont été sabotées par des «terroristes en herbe», on peut augurer que ces bandes n’hésiteraient pas à se perfectionner et s’associer au premier venu pour mieux nuire au Sénégal, qui demeure une cible potentielle pour les groupes terroristes internationaux profondément implantés au Mali voisin et dans la sous-région. Les mercenaires et autres rebelles du Mfdc peuvent se constituer en bataillons dormants susceptibles d’être actionnés par des donneurs d’ordres subversifs.

Il reste qu’au-delà du fait que le Mfdc a réussi la gageure, aidé par un homme politique qui s’appelle Ousmane Sonko, d’installer des quartiers généraux et des postes avancés à Dakar et dans sa banlieue, on peut, de manière légitime, nourrir la crainte de fâcheuses conséquences de la présence de tels loubards de tout acabit dans les grandes villes. Le risque est grand de voir une grave résultante, à savoir la prolifération du grand banditisme avec des braquages sanglants, des attaques ou assassinats ciblés. La circulation des armes légères et de petits calibres ou même des armes de guerre est à surveiller. Le directeur de la Sécurité publique, le Commissaire de police divisionnaire Ibrahima Diop, n’a-t-il pas déjà déclaré que certains manifestants avaient été trouvés porteurs d’armes que même les Forces de défense et de sécurité (Fds) n’ont pas ? La Police nationale a appelé les citoyens à plus de vigilance et a encouragé les populations à collaborer étroitement «pour signaler toute activité suspecte ou toute présence inhabituelle».

Le phénomène de recrudescence d’un grand banditisme après des périodes de troubles politiques, qui favorisent l’entrée dans les villes de personnes armées, notamment des mercenaires, est assez courant en Afrique et le cas le plus emblématique est celui de la Côte d’Ivoire. A la fin des crises politiques, ces personnes détentrices d’armes létales s’en servent souvent pour semer la terreur afin, par ce biais, de trouver des moyens de subsistance et pour
alimenter des trafics mafieux. Le terrain du Sénégal apparaît propice car Ousmane Sonko y avait clairement enjoint ses «combattants», le 8 juin 2022, en leur disant : «Si vous attaquez leurs domiciles, vous y trouverez des milliards planqués.»

L’effroyable syndrome d’Abidjan et de Bouaké

J’ai été la semaine dernière à Abidjan pour prendre part au Africa Ceo Forum, une messe annuelle, ayant pour objectif de booster les investissements en Afrique. Les autorités sénégalaises avaient brillé par leur absence et cette situation a eu à alimenter les conversations. La crainte fortement nourrie par nos amis ivoiriens est de voir le Sénégal connaître le même sort que leur pays. La Côte d’Ivoire a traîné pendant de longues et pénibles années les conséquences de troubles politiques qui avaient permis d’introduire des mercenaires, provenant de divers pays d’Afrique de l’Ouest, dans les villes, notamment d’Abidjan et de Bouaké. D’ailleurs, un rapport circonstancié de Human Rights Watch sur la recrudescence du grand banditisme en Côte d’Ivoire après la crise politique de 2011 est édifiant sur ce phénomène. Des centaines de personnes étaient victimes de meurtre, le long des axes routiers en Côte d’Ivoire. Des braquages quotidiens étaient systématiquement menés par des malfrats lourdement armés. De nombreux cas de viols ont été déplorés et cette situation traduisait une hausse frappante des actes de banditisme sur les routes et de criminalité violente dans les villes et villages. Des assaillants étaient armés de fusils kalachnikov et bloquaient les routes. Des cambriolages et autres hold-up violents et des assassinats ciblés avaient été notés en grand nombre. Les populations, qui vivaient une situation d’insécurité jamais aussi tenace, avaient été obligées de chercher leurs propres moyens de défense dans les quartiers et dans leurs résidences privées. Ces investissements importants pour assurer leur sécurité ont pesé sur les dépenses des ménages. L’Etat ivoirien a dû essayer de prendre le taureau par les cornes et des consignes, sans doute pas toujours très regardantes des règles de Droit, avaient été données aux Forces de défense et de sécurité. La traque des grands bandits a ainsi dû être très sanglante pour en arriver à ce que la peur change de camp. Des organisations humanitaires ont eu à déplorer la disparition de très nombreuses personnes arrêtées pour grand banditisme. Le gouvernement du Président Ouattara a eu une démarche assez louable de multiplier par dix les fonds destinés à la lutte contre le grand banditisme et l’achat d’équipements pour les Fds dont les effectifs ont aussi été considérablement augmentés. Les lois pénales ont été durcies pour juguler le fléau et les magistrats se sont fait un point d’honneur de collaborer à cette cause devenue nationale. Mais, «depuis cette situation, la Côte d’ivoire n’est plus le même pays. Des zones restent des coupe-gorges et les jeunes «microbes» (Ndlr : petits bandits des quartiers qui s’adonnent à de petits larcins et de petits trafics de stupéfiants) se sont mués en véritables caïds. Ils ont été à l’école», commente un Abidjanais désabusé.

* Par Madiambal DIAGNE