Fidèles pensées pour un humaniste intégral


Cher grand frère,
Ce n’est que ce mercredi en fin de matinée que j’ai appris avec consternation ta disparition. Te connaissant depuis quasiment dix-huit ans et mesurant l’étendue de ton urbanité, je ne pouvais pas me dérober au devoir de te rendre un hommage bien mérité. Hommage venant d’un jeune frère qui se délectait bigrement de ta compagnie tout de jovialité et d’anecdotes tant croustillantes que constructives.
Cher Didier
De prime abord, il peut paraître malaisé, voire indécent de faire un témoignage posthume sur toi alors que les recherches sont toujours en cours pour essayer de te localiser. Seulement, à la lumière des derniers développements (l’information rapportée par le sérieux journal Libération du repêchage du corps de ton ami Fulbert), force est de reconnaître que les chances de te retrouver vivant sont…extrêmement faibles. Pour ne pas dire nulles.
Cher Didier,
Le hasard a voulu que l’on se voie vendredi dernier au matin. Juste une poignée de main et quelques propos taquins échangés. Avant que chacun n’aille vaquer à ses occupations. J’étais alors à mille lieues d’imaginer que c’était pour la dernière fois. Hélas ! le destin dans sa cruauté vachement imprévisible et sa sournoiserie incroyablement traitresse viennent de t’arracher à l’affection des tiens, emportant ainsi tes projets et bafouant ton désir têtu de voir grandir tes enfants.
Cher Didier,
Ta disparition prématurée choque parce que tu es un homme bien. Une personne de sens rassis dont le rapport avec son semblable est empreint de sincérité et de franchise. Ta ligne de vie est jalonnée de ce souci ô combien constant de te glisser dans la peau de l’autre, celui-là qui vit un traumatisme ou qui, pour des raisons indépendantes de sa volonté, souffre le martyre de la pauvreté. Ton épaisseur humaine transcende les frontières ethniques, religieuses et raciales. N’es-tu pas meurtri jusqu’au profond de toi-même par la folie meurtrière de Poutine en Ukraine ?
Cher Didier,
Tu as adopté le point de vue de Sartre en te voulant « un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Aucun complexe de supériorité. De la sorte, tu suintais ce que l’humanité a de meilleur : l’amour du prochain. Si bien que de voir l’autre, celui qui t’est donné du dehors souffrir te révulsait. Il y a quelques années, je subissais une expérience tout ce qu’il y a de plus douloureux. Tu en étais profondément chagriné. Et l’empathie qui t’habite faisait que chaque fois que tu m’exhortais à tenir bon, tu avais les yeux embués de larmes. Dans une démarche visant à te rassurer et sécher tes larmes, je te disais : «Didier, je me sens à bien des égards camusien. Je ne sais pas si tu connais Albert Camus ; c’est un écrivain, romancier et philosophe français du siècle dernier. J’ai appris de lui que vivre une expérience, c’est l’accepter pleinement». À quoi tu rétorquais avec une humilité non feinte : «Décidemment, j’apprends toujours de toi. Je suis en tout cas rassuré. Continue à tenir bon. C’est dur. Mais il ne faut jamais se laisser décourager par les terribles coups du sort».
Cher Didier,
En excellent militaire, tu es admirable de courage, de discrétion et de loyauté. Autant de qualités qui font que toutes les autorités (étatiques ou politiques) avec lesquelles tu as eu à travailler te tiennent en estime. Fait rarissime : une fois, je me rappelle, tu as un tantinet levé le voile sur ta mission dans un pays de la sous-région ouest africaine, et où tu étais affecté à la sécurité d’un célèbre homme politique. Tu me disais souvent qu’il avait gardé de toi de bons souvenirs au point de te couvrir de ses largesses, et de te passer un coup de fil chaque fois qu’il séjournait dans notre pays. Quel renvoi d’ascenseur !
Cher Didier,
Tu n’es meilleur dans ton élément que quand tu parles de ta Casamance natale, notamment de ses innombrables sites pittoresques et réceptifs hôteliers aussi magnifiques les uns que les autres. La Casamance qui constitue, sans contredit, avec ton métier de militaire tes deux grandes passions. Ayant vécu à Ziguinchor pendant un an et six mois, j’apportais avec aisance de l’eau à ton moulin en portant aux nues les merveilles de cette région du sud du pays avec son paysage féérique faite de verdure et de mangrove à couper le souffle. Au surplus, tu me passais souvent des coups de fil quand je servais à Ziguinchor, pour prendre de mes nouvelles. Une question ouvrait toujours la conversation : « Et à Ziguinchor ? J’espère que tu te plais dans ma région ! ». Ma réponse te faisait rire à gorge déployée : «Je m’y plais énormément. D’ailleurs, je me demande si je ne finirai pas par y prendre une seconde épouse». Très agréable de ta personne et admirable d’entregent, tu vis adossé aux vertus cardinales de fidélité, de sincérité, de sympathie et d’empathie qui font la légende de l’ethnie Joola à laquelle tu appartiens fièrement. Gentil sans être débonnaire, respectueux sans être obséquieux, communicatif sans être expansif, plein de chaleur sans être tactile, véridique sans être bourru, tu incarnes une race de Sénégalais en voie de disparition.
Cher Didier,
J’appuie sur la chanterelle pour dire tu es un homme bien. D’où l’affliction incommensurable de tes proches et amis quant à ta disparition. Ton sourire goguenard va terriblement me manquer. Albert Camus dit que la mort est le terrible destin de l’homme. Je l’approuve pour deux raisons fondamentales. D’abord, elle frappe là où on s’y attendait le moins. Ensuite, la mort nous prive de l’affection des nôtres et crée un vide malaisément difficile à combler. Alors, Flaubert a peut-être raison : « il y a toujours après la mort de quelqu’un comme une stupéfaction qui se dégage tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à croire ». De là, il suit que John Bolby (un célèbre psychologue et psychiatre britannique du vingtième siècle) nomme la première étape du deuil engourdissement caractérisé notamment par le déni.
Cher Didier,
De tout cela, tu as une claire conscience. Tu étais également très conscient de la fragilité de la vie humaine. D’où ton choix éminemment sensé de vivre utile en répandant le bonheur et l’amour autour de toi. Dans un chapitre de Secondes considérations inactuelles intitulé « De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie », l’immortel Nietzsche nous invite à éviter de vivre le regard constamment tourné vers l’arrière. Car, pour lui, le bonheur ne peut se conjuguer qu’au présent. Sauf qu’il est des traumatismes, telle la disparition d’un être cher, qui restent inoubliables, et à jamais gravés dans les mémoires. Nul besoin de dire que la tienne en fait partie.
Cher Didier,
La probabilité que tu reviennes parmi les tiens sain et sauf est très faible. Mais sache que, où que tu puisses être, tu resteras à jamais membre à part entière de notre famille.
Cher Didier,
Je pense à ta femme Rokhaya (Daba pour les intimes) dont j’imagine les déchirures, et à tes trois enfants. Que Dieu leur donne la force physique et mentale de supporter cette passe difficile !
Mamadou Abdou Babou Ngom
Département d’anglais
UCAD