EXTRÉMISME VIOLENT AU SÉNÉGAL : Les révélations inquiétantes d’une étude de l’ISS et du CHEDS

Une étude sur l’extrémisme violent au Sénégal menée par l’Institut d’études de sécurité et le Centre des hautes études de défense et de sécurité, révèlent que l’exploitation aurifère dans les régions de Kédougou et de Tambacounda, est un facteur de risque pour l’expansion de la menace liée aux groupes extrémistes violents.

Si l’extrémisme violent devait gagner le Sénégal, il passerait incontestablement par le Sud-Est du pays. C’est ce que révèle une étude conjointe menée par l’Institut d’études de sécurité et le Centre des hautes études de défense et de sécurité et rendue publique hier. Le rapport de 36 pages parcourues par l’Info met en corrélation les incidents sécuritaires qui se produisent sporadiquement de part et d’autre de la frontière sénégalo-malienne et l’inquiétude grandissante quant à une possible expansion de la menace liée aux groupes extrémistes violents dans le Sud-Est du Sénégal, riche en or et frontalier du Mali. Cette étude vise à documenter les menaces à la sécurité humaine liées à l’exploitation aurifère dans les régions de Kédougou et de Tambacounda. Selon ses initiateurs, elle a pour objectif de soutenir l’élaboration et la mise en œuvre de réponses adaptées, ou l’amélioration de mesures existantes, pour faire face à ces menaces. Conceptualisée et menée entre septembre 2019 et octobre 2021 par une équipe de 13 personnes, dont cinq femmes, elle détaille les stratégies d’implantation des groupes opérant dans le Sahel. Elle met ainsi en lumière les vulnérabilités des localités aurifères des régions de Kédougou et de Tambacounda qui pourraient faire l’objet d’une instrumentalisation de la part de ces groupes. 

Quatre individus présumés liés à la Katiba Macina ont été arrêtés par les autorités au sénégalaises à Kidira en février 2021

Si jusqu’ici aucune attaque djihadiste ou qualifiée comme telle, n’a encore été officiellement enregistrée au Sénégal, le rapport révèle toutefois que dans la nuit du 7 au 8 février 2020, un groupe d’individus a attaqué le poste des douanes de Moussala, dans le département de Saraya (région de Kédougou), avant de s’enfuir en direction du Mali en emportant cinq fusils d’assaut. Un peu plus de deux semaines avant cet incident, ajoute-t-il, une patrouille du Groupement d’action rapide de surveillance et d’intervention (GARSI) de la gendarmerie a essuyé des tirs d’armes à feu aux abords du village de Gathiary, dans l’arrondissement de Kéniéba dans la région de Tambacounda, non loin de la frontière malienne. Pire, en février 2021, un rapport du Conseil de sécurité des Nations-Unies a révélé la présence d’éléments appartenant au JNIM sur le corridor Bamako-Dakar, dans le Ferlo, à Bakel et dans la zone de Saraya. Le même mois, quatre individus présumés liés à la Katiba Macina ont été arrêtés par les autorités sénégalaises à Kidira, près de la frontière avec le Mali.

Jusqu’ici, les attaques qualifiées de terroristes dans la région de Kayes au Mali, frontalière des régions sénégalaises couvertes par cette étude, ont été revendiquées par ou attribuées au Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin, JNIM), coalition composée notamment de l’Émirat d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) au Sahara, d’Ansar Dine, et de la Katiba Macina. Etant donné que ces organisations sont en perpétuels recrutements, elles pourraient avoir des cellules dormantes au Sénégal. D’où l’urgence d’agir d’ores et déjà dans la prévention des potentiels risques.

De l’urgence d’une approche préventive multidimensionnelle

Ces incidents, selon l’Institut d’études de sécurité et le Centre des hautes études de défense et de sécurité, constituent des prémices troublantes. Cela, d’autant que le risque d’une expansion de la menace extrémiste violente vers le Sud-Est du Sénégal ne se limite pas seulement aux attaques potentielles. Mais également au fait que le territoire sénégalais puisse être utilisé à des fins de financement, d’approvisionnement et de recrutement. A cet égard, le rapport estime que les autorités nationales gagneraient à adopter une approche préventive multidimensionnelle. De ce fait, il urge d’accélérer le processus de formalisation de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE) afin de contenir l’exploitation clandestine et de renforcer les mécanismes de contrôle du circuit de commercialisation de l’or. Cela, note le rapport, permettrait de réduire les risques de financement du terrorisme et de lutter contre les multiples vulnérabilités découlant de l’orpaillage qui gangrènent les régions de Kédougou et Tambacounda. ‘’Les importants flux migratoires et financiers résultant de l’orpaillage bouleversent les rapports sociaux et entraînent des dynamiques conflictuelles, sur fond de tensions liées à l’accès aux ressources. Ces flux massifs et incontrôlés accentuent le risque d’infiltration et d’implantation d’éléments extrémistes’’, alerte le document. Qui relève que les trafics illicites transnationaux en tous genres engendrent une économie criminelle qui peut permettre aux groupes extrémistes violents de s’approvisionner et de nouer des alliances de circonstance avec des acteurs qui cherchent également à se soustraire au contrôle de l’État. Aussi, les conséquences environnementales et sanitaires de l’orpaillage, déjà perceptibles dans la zone de recherche, risquent-elles d’accentuer les vulnérabilités identifiées, notamment en réduisant les activités génératrices de revenus et en affectant la santé des populations. 

Risques de blanchiment de capitaux

Au-delà de ces considérations, le rapport sur la prévention de l’extrémisme violent au Sénégal met à nu une absence de traçabilité des ressources qui financent l’activité aurifère et de celles qui découlent de la commercialisation de l’or et qui alimente les risques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Le fossé entre les potentialités économiques et le niveau de pauvreté, combiné à la faiblesse des infrastructures sociales de base, alimente selon le document, un sentiment de frustration et d’exclusion au sein des populations, les rendant vulnérables au recrutement par les groupes extrémistes.

Réduction des déséquilibres socio-économiques 

Pour prévenir ces risques, le rapport recommande en effet, une réduction des déséquilibres socio-économiques, prompts à générer des frustrations, notamment dans les zones frontalières. Celle-ci passera par une mise en place accélérée, efficace et harmonisée des programmes de développement étatiques dans les deux régions. Toutefois, il note que des efforts de consultation et de sensibilisation doivent accompagner les interventions de l’État, parfois incomprises et mal vécues par les orpailleurs, afin de réduire les tensions qui en découlent. Mieux, un renforcement du dispositif sécuritaire, qui tiendrait compte des divers types de trafic, est déterminant pour relever les défis nationaux et régionaux liés à la gestion, à la surveillance et au contrôle des frontières.

L’info